La psycho-philosophie de Pierre Janet

énergético-historique

Janet n’emprunte à personne, et trace son chemin tout seul. Le primat du progrès, l’optimisme devant le développement de la production – qui ne fera place à l’inquiétude que dans les derniers grands cours – sont les axes essentiels. Jean-Jacques Rousseau, qui avait des extases fort pathologiques [1] a eu tort de penser que la société a perverti l’homme et que le primitif était heureux. La conférence se termine par cette phrase singulière: L’âge d’or, s’il doit exister jamais, est en avant, non en arrière. Quarante-sept ans et quatre jours plus tard, Janet, au Collège de France, s’écrira : « Je crois que l’âge d’or est en avant et pas en arrière (…) » [2]. Il sera, à ce moment, question de l’interprétation causaliste des rêves selon Sigmund Freud. La pensée politique est la base du janotisme, même lorsqu’il s’agit de contester le déterminisme freudien. Cependant on mesure le chemin parcouru: le projet politique s’est découvert un cheminement imprévu : constituer la psychologie, et, la psychothérapie aidant, l’instituer comme tout à la fois clinique, et critique d’un système social qui en même temps fait le progrès par la personne et à tout instant risque de la briser.

Grandeur et misère du progrès par la personne

Il faut tenir pour un principe jantier fondamental que le progrès se fait par la personne et qu’il faut qu’il en aille ainsi. Ce serait un personnalisme si ce terme n’évoquait un peu trop aisément une philosophie des valeurs qui, Dieu étant mort, se trouve hors de question. Le tableau de la construction des conduites est une gigantesque métaphore énergético-historique qui fonde la prétention de la personne à prendre en charge le progrès, à l’accélérer par la concentration des forces cosmiques. Il faut que cela soit vrai, et pour mieux l’assurer, Janet n’hésite pas, au mépris de toute logique, à déclarer qu’avant toute personnalité, c’est encore un animal de génie qui a inventé le réflexe, un autre qui a eu l’intelligence de suspendre sa conduite, un être de génie qui a inventé le panier de pommes ou, si l’on veut, le langage. Janet se refusait à tout travail d’équipe, et c’est une des raisons qui fit qu’il n’eut pas de disciple, qu’il bouda – relativement – le projet de Dumas de produire un Traité collectif de Psychologie, qui lui fait rejeter toute forme de vie communautaire, comme tout collectivisme. L’efficace est dans l’effort solitaire de la personne, et on ne saurait aller au-delà de l’intimité, de ce lien inanalysable qui unit deux êtres, dans l’amour ou dans la relation thérapeutique. Il a fallu des millénaires d’effort cosmique pour que d’une société diffuse, ou d’un groupe, se dégage peu à peu une personnalité: ce n’est pas pour travailler à l’anéantir dans quelque macrocosme, fût-il spirituel Le drame intime de Janet consiste en ceci que cet homme sait que la personnalité est condamnée à disparaître, qu’il a bâti un système évolutionniste qui rende cette disparition nécessaire, mais qu’il ne le veut pas: assurer le progrès en maintenant la personnalité individuelle comme puissance créatrice, telle est la visée désespérée dans son illogisme et qui peut fournir matière à un beau risque pratique.

Il y a deux dangers distincts, mais qui tiennent ensemble à la manière dont la personnalité s’est constituée. Il y a forcément une contre­partie à l’avènement de la personne, puisqu’il n’y a pas d’effort sans contre-effort, et que, si loin que le regard se porte, on n’a pu encore imaginer un monde sans conflit.

Le premier danger consiste dans la manière dont la personnalité s’est constituée dans son rapport avec les choses matérielles. Reprenant, dans ses grands cours, les idées de l’auteur italien Ettore Galli, mais qui ne faisaient que prolonger les siennes propres, Janet montre que les actes d’objet ont défini le monde du mien, bien avant que n’apparaisse le monde du moi. « Il y avait des possessions, il y avait bien des propriétés bien avant notre code civil et bien avant votre droit de propriété (…) ».[3] Celui-ci n’est que surajouté à des conduites d’appropriation. « Ce n’est que plus tard que vous constituerez votre moi avec une collection d’objets qui sont vôtres (…) » [4]. Ce travail est difficile, comme le prouvent les malades, lesquels tantôt exagèrent [5] tantôt perdent leurs appartenances; mais surtout les aléas de l’histoire, les rencontres, les héritages surtout ont fait ces appartenances inégales qui engendrent les guerres et les conflits sociaux. Ils ont peut-être amorcé la distinction apparente des forts et des faibles. C’est là un malheur nécessaire. Supprimer la propriété serait en effet priver la personnalité de ce substrat matériel d’appartenance qui a permis sa venue; ce serait supprimer la personnalité elle-même en la coupant de ses racines. Mieux vaut décidément assurer à chacun une propriété minimale, et si possible la distribuer également. La psychologie peut jouer son rôle, par la critique qu’elle peut faire du droit, religieux, philosophique et moral, à la propriété absolue. Tout devient possible par ce travail de sape qui renvoie au nombre des modes du passé les systèmes rationnels et conservateurs.

Si Janet a conçu sur le tard quelque inquiétude, ce n’est pas du fait des dictatures qui lui sont apparues comme des crises morbides collectives, donc sans avenir véritable, élaborations monstrueuses du sentiment de persécution. C’est la civilisation américaine qui le préoccupe: le progrès y est gigantesque, la masse des biens matériels considérable: chacun peut avoir ce qu’il veut; et pourtant se dessinent la mécanisation, la standardisation: les biens possédés ne sont plus distincts; les personnes, privées du substrat original de leurs appartenances, ne risquent-elles pas de se dissoudre dans cette personnalité cosmique, dont parlait, après les Orientaux, Schopenhauer, mais qui pourrait bien advenir par l’Amérique ? C’est une raison supplémentaire de diffuser la psychologie qui seule peut fixer des limites ou des modulations à la production ou à la consommation, de manière que, l’effort diminuant pour vivre, les forces rendues disponibles soient utilisées uniquement dans le sens de la création personnelle.

Mais il est un autre danger que la psycho-philosophie des conduites peut encore découvrir, donc prévenir. La personnalité se constitue quand les actions se réduisent, quand elles se transforment en langage, puis en langage intérieur, lorsqu’apparaissent la possibilité, puis la réalité du secret et du mensonge. L’émergence de la personnalité est contemporaine de l’effort que doivent faire les hommes pour répondre non à des actions, mais à des intentions. C’est alors le drame: car ces efforts engendrent des idées dangereuses: l’idée de force et de faiblesse d’abord, celle de pouvoir ensuite, dont il n’est pas interdit de penser que le pouvoir politique est une objectivation : « Il y a des intentions qui, à peine soupçonnées, déterminent chez nous de fortes réactions parce qu’elles nous semblent devoir se réaliser. C’est le point de départ de la distinction des faibles et des forts, et de toutes les notions de pouvoir [6]. » Il n’y a rien d’objectif ni de réel dans tout ceci qui n’est qu’action et conduites : « Nos croyances sont souvent très fausses et les croyances à nos pouvoirs sont plus fausses que toutes les autres. Cela n’a pas empêché cependant que toute une philosophie s’est fondée sur ces sentiments de pouvoir [7] ». Tout cela a été construit, mais là encore, par suite des aléas inévitables, s’est construit inégalement. Le sentiment de triomphe chez les uns, d’échec chez les autres a renforcé l’inégalité et les seconds n’ont eu d’autre ressource que de fuir dans le délire.

L’inégalité des appartenances et des propriétés matérielles s’ajoute à l’inégalité des sentiments de force ou de faiblesse, pour créer une situation insupportable. Le problème essentiel n’est pas d’être soi-même, tout en vivant au milieu des autres : à cet effet sont montées les conduites de la personnalité sociale qui sont très anciennes, elles nous aident à nous séparer des autres « quoiqu’il faille se réunir avec eux » [8]. La névrose est témoignage d’un autre niveau de misère de la personne: le niveau du conflit, de la compétition, de la hiérarchie, de tout ce qui tient au fait que nous sommes convaincus qu’il y a de la force et de la faiblesse, et qu’il est écrit quelque part que certains sont désignés pour exercer le pouvoir sur les autres. En réalité, les forts et les faibles font leur propre force ou leur propre faiblesse, par les sentiments qu’ils ajoutent aux épisodes de leurs conduites. Aussi bien ce que la psychologie peut faire, c’est là encore critiquer la notion de force et de faiblesse, celle aussi de pouvoir, dénoncer les extrapolations rationnelles qui figent l’inégalité et découragent les évolutions. Le champ de la psychologie pathologique se découvre comme entrecroisement de l’information prise et du système dénoncé, à travers ces présentations de victimes, ou de malades. Le thérapeute este témoin du malheur d’un malade qui lui-même témoigne. L’intimité de ces témoignages, complices dans le monde heureusement séparé de la maladie, est elle-même au service de la personne. Et après tout, le malade ou le pervers pourraient bien être, à leur manière, des créateurs. Ce n’est pas mépris, mais affection et intimité complice, pudeur aussi que ce langage dont il les désigne, rencontre de deux libertés dénouées à travers le pari libertaire.

La tentation d’Orphée

Janet n’est pas un révolutionnaire militant. La nature ne procède que par petits sauts; il faut conserver la personnalité, évité de la couper de ses bases. Pourtant il existe des doctrines qui veulent le progrès et prétendent en tracer les lignes, qui, comme le dit Blanqui, construisent de toutes pièces la société future idéale. Il est des sciences de la révolution ou de l’évolution sociale. Nous avons longuement parlé des critiques qu’adresse Janet à la sociologie positive et à la prévision qu’elle veut faire de l’avenir. Pas une seule fois le nom de Karl Marx n’est prononcé sauf en lapsus, qui peut être de l’imprimeur, pour Mach. La lutte des classes, qui paraît en filigrane, dans la conférence de Châteauroux, comme une conséquence fâcheuse de l’inégalité, est évoquée dans un seul texte : « Dans les réunions publiques, les grands mots qui signifient n’importe quoi : humanité, égalité, lutte des classes sont des outils pour forcer les consciences »[9]. Rien de péjoratif dans cette formule: ces mots résument des conduites et ils en provoquent d’autres: tel est leur rôle. Ils n’expriment ni une vérité, ni, à plus forte raison, la vérité.

On peut fort bien comprendre pourquoi Janet se désintéresse des théories scientifiques révolutionnaires. Elles relèvent des conduites rationnelles, posent qu’existe une vérité éternelle, prétendent dessiner l’avenir à la lumière du passé et du présent: elles sont nécessairement autoritaires; elles ne peuvent en effet s’imposer aux personnalités singulières qu’à la faveur de la contrainte ou des mouvements de foule; elles sont nécessairement conservatrices: car celui qui les énonce est l’homme d’un certain temps et d’un certain lieu : du dedans de sa situation particulière, il exprime une croyance qui tient à cette situation; comment pourrait-il énoncer une parole sur un avenir qui n’existe que par son indétermination, sans supposer que la même loi est à l’œuvre dans le présent et dans l’avenir, sans, par là même, restreindre le champ des possibles, sans évoquer une entropie…

Bibliographie :

Janet, Pierre (1886) (Ed.). Malebranche et les esprits animaux. Introduction à Malebranche: De la recherche de la vérité. Paris: Alcan.

Janet, Pierre (1889a). L’automatisme psychologique: Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. Paris: Alcan.

Janet, Pierre (1889b). Baco vérolais alchemicis philosophis quid debuerit. Angers: Burdin.

Janet, Pierre (1893). Etat mental des hystériques: Les stigmates mentaux. Paris: Rueff.

Janet, Pierre (1894). Les accidents mentaux des hystériques. Paris: Rueff.

Janet, Pierre (1896a). Résumé historique des études sur le sentiment de la personnalité. Revue Scientifique, 5, 4ième série, 24 janvier, 97-103.

Janet, Pierre (1896b). Manuel de philosophie du baccalauréat de l’enseignement secondaire classique. Paris: Nony.

Janet, Pierre (1898). Névrose et idées fixes (I). Paris: Alcan.

 Janet, Pierre (1901). Le sommeil et des états hypnoïdes. Annuaire du Collège de France,

1, 26-  Janet, Pierre (1919). Nécrologie de Th. Ribot. Annuaire de l’Association amicale des anciens élèves de l’École Normale Supérieure, 19-22.

Grâce aux efforts de la Société Pierre Janet, au soutien du C.N.R.S., les principaux livres de cet auteur sont maintenant disponibles. Ont été successivement réédités :

De l’angoisse à l’extase, Paris, diff. Masson, 1975, 924p. (2 vol.) ;

L’automatisme psychologique, Paris, diff. Masson, 1989, 464p. ;

L’évolution psychologique de la personnalité, Paris, diff. Masson, 1984, 328p. ;

La médecine psychologique, Paris, diff. Masson, 1980, 168p. (3 vol.) ;

Les médications psychologiques, Paris, diff. Masson, 1986, 1160p., (3 vol.) ;

Névroses et idées fixes, Paris, diff. Masson, 1990, 523p. ;

” Les délires d’influence et les sentiments sociaux “, Bulletin de psychologie, Numéros spéciaux XLVII et XLVIII, 1993-1994, 185p. ;

” Les névroses “, Bulletin de psychologie, numéro spécial, tome LII, n° 6, nov-déc 1999.

Par ailleurs, la Société a contribué à la réédition de :

Les obsessions et la psychasthénie, New York, Arno Press, 1976, 756p., 537p. (2 vol.) ;

L’état mental des hystériques, Marseille, Jeanne Lafitte, 1983, 730p.

Aux Éditions Odile Jacob :

L’automatisme psychologique, Paris, O. Jacob, 1998, 546p. ;

De l’angoisse à l’extase, à paraître, à paraître ;

L’évolution psychologique de la personnalité, à paraître ;

Névroses et idées fixes, à paraître.

Sites

http://lpe.psycho.univ-paris5.fr/membres/nicolas/Nicolas(2).htm

Centre de documentation de l’hôpital Pierre Janet (Canada)

Éléments de bibliographie de Pierre Janet.

Janet (Pierre)

… Edition originale de la thèse de doctorat de Pierre Janet. Heirs of Hippocrates, N° 2228. Norman N° 1154. Garrison Morton N° 4976.1. Paris, Alcan, 1889. …

42ligne.free.fr/produits/p777.html (Site commercial)

[1] – Comme Proudhon, Janet cherche un moyen terme entre le « communisme de la misère » et la propriété inégale, donc conflictuelle. Mais il veut l’universalisation et l’égalisation de la propriété, non sa disparition. Il veut surtout le progrès.

Semblables a celles de Nietzsche ou de Roussel. AE, I, 132 sqq. Janet adresse en 1883, à Rousseau, exactement la meme critique que Nietzsche en 1881 (voir, a ce sujet Aurore, trad. fse. 1901, p. 181).

[2] – PI, 279. Leçon du 14 février 1927.

[3] – EPP, 168..

[4] – Ibidem.

[5] – Le paralytique général est toujours propriétaire de l’asile tout entier dans lequel on l’a mis (ibidem), Formule admirable qui contient en germe la psychothérapie institutionnelle.

[6] – L’individualité (Centre international de synthèse), 45.

[7] – PI, 191.Il s’agit de la philosophie issue de Maine de Biran.

[8] – EPP, 460

[9] – IAL, 129. La liberté est cependant exclue de ces idées-forces. On ne saurait la désacraliser.