Regard sur la Philosophie : Trois visions de l’Homme et du monde

la civilisation occidentale

ARISTOTE, DESCARTES, KORZYBSKI

Isabelle Baudron

Pour pouvoir comprendre l’évolution des modes de pensée dans la civilisation occidentale, il importe de la replacer dans son contexte aux niveaux scientifique et sémantique, d’Aristote à nos jours. En effet, l’évolution sémantique ne s’est pas faite indépendamment de l’évolution scientifique, mais elle en est la conséquence, découlant des cartes dressées par les mathématiciens des différentes époques en fonction des données dont ils disposaient. A partir de là des philosophes ont élaboré des systèmes de pensée basés sur les cartes dressées par les scientifiques de leur temps, systèmes qui ont structuré la vision de l’homme et du monde.

Au ~IVe siècle, Aristote a élaboré une logique de pensée, liée à la vision antique du monde, selon laquelle la terre était un disque plat situé au centre de l’univers, correspondant à celle des mathématiciens d’alors. Le système scientifique qui a marqué cette période de l’antiquité est le système euclidien. Cette première étape correspond à la période grecque appelée métaphysique ou pré-scientifique.

La logique d’Aristote a servi de référence en Occident jusqu’aux découvertes de Galilée et de Newton, qui ont donné lieu à l’apparition de la logique cartésienne au XVII° siècle et au rationalisme, logique sur laquelle ont été élaborées les sciences humaines actuelles. Cette deuxième période est appelée classique ou semi-scientifique. Au début du XX° siècle sont apparues en physique la mécanique quantique, et la théorie de la relativité de Einstein, qui ont remis en question les fondements du système newtonien et ont donné lieu à l’élaboration de la sémantique générale ou logique non-aristotélicienne, celle-ci invalidant à son tour les bases des logiques précédentes aristotélicienne et cartésienne. Cette troisième période est appelée mathématique ou scientifique.

En conséquence la logique d’Aristote a structuré l’évolution de nos langages et de notre civilisation aux niveaux humains, institutionnel, spirituel, etc., du ~IVe siècle au XVIIe siècle, c’est-à-dire durant deux mille ans, et celle de Descartes, du XVIIe siècle à nos jours. La S.G. constitue donc le mode de pensée qui correspond au niveau d’évolution scientifique de notre époque, et ce n’est qu’à travers son étude et son intégration que notre civilisation pourra parvenir à intégrer aux niveaux des sciences humaines les fruits de son évolution scientifique, la plupart de nos problèmes de civilisation dans les domaines humains provenant de la dichotomie entre notre évolution aux niveaux scientifiques et humains, et du fait que nous raisonnons encore dans les sciences humaines sur les bases des systèmes de pensée précédents.

Quelles sont maintenant les bases de ces systèmes de pensée, et quel rôle ont-ils joué dans l’élaboration des visions successives de l’homme et du monde ?

I – Fondements de la logique d’Aristote, vision antique de l’homme et du monde :

1) Postulats :

Nous savons qu’Aristote a élaboré sa logique sur trois principes ou postulats :

–         le principe d’identité : A est A, qui donna lieu au postulat suivant : « tout ce qui est est », de là ce qui est vrai est vrai, ce qui est faux est faux, ce qui est bon est bon, ce qui est mauvais est mauvais ;

–         le principe de contradiction : A n’est pas non-A : « rien ne peut à la fois être et ne pas être, une proposition ne peut être vraie et fausse en même temps », d’où ce qui est vrai n’est pas faux, ce qui est faux n’est pas vrai; ce qui est bon n’est pas mauvais, ce qui est mauvais n’est pas bon ;

–         le principe du tiers exclu : il n’y a pas de milieu entre A et non-A : « tout doit ou bien être ou bien ne pas être : une proposition est soit vraie, soit fausse », d’où toute chose est soit bonne soit mauvaise.

Aristote a décrit ces postulats comme régissant « les lois de la pensée », alors qu’il s’agissait en réalité de principes mathématiques.

Cette logique, appelée également logique par opposition, est le fondement de la conception dualiste qui a structuré les langages, les modes de pensée, et les comportements en Occident de l’antiquité à nos jours, en fonction des mécanismes de pensée induits par ces trois principes.

2) Mécanismes de pensée induits par les trois principes d’Aristote et leurs conséquences au niveau humain :

A – Des évaluations basées sur des jugements en termes de valeurs, générateurs de malentendus :

Ces postulats nous ont amenés à raisonner en termes de valeur, à évaluer, à juger, à partir de concepts opposés de « vrai » et de « faux », de « bien » et de « mal », c’est-à-dire de notions abstraites dont le sens n’est pas défini, sur des bases qui ne sont pas précisées. En conséquence, la signification des mots « bien » et « mal » varie selon les critères d’évaluation des gens qui les utilisent, ces critères différant selon chacun, une même chose pouvant apparaître « bonne » à une personne et « mauvaise » à une autre, pour un ensemble de raisons qui leur sont propres. D’où les malentendus qu’entraînent ces mots de par le fait que personne n’est d’accord sur leur sens, et les conflits qui en découlent inéluctablement, dans la mesure où les gens qui les utilisent partent du principe que leurs critères sont « bons » et ceux des autres, « mauvais » .

B – Fausses identifications, confusion entre le niveau des mots et celui des faits :

Ces postulats nous ont ainsi conduits à identifier faussement les objets, les animaux ou les gens dont nous parlons avec les caractéristiques que nous leur attribuons et les jugements de valeur que nous plaquons sur eux, sans tenir compte du fait que ces jugements reposent sur des concepts créés par notre structure nerveuse mais qui, en réalité, n’existent pas indépendamment de nous.

Cette logique a ainsi conditionné toute notre conception de la réalité, que nous avons élaborée non pas en fonction du niveau des faits, à partir de ce que nous pouvons en observer et en percevoir à travers notre expérience, mais en fonction du niveau des mots, de jugements de valeur donnés, de critères abstraits qui ne représentent rien d’effectif. D’où une confusion entre le niveau des mots, ce qui est dit, et le niveau des faits, ce qui se passe exactement, et une inadaptation dans nos modes de pensée et de comportement, qui se manifeste à travers la tendance à agir non pas en fonction des faits et des conséquences effectives de nos actes, mais en fonction des mots, de discours fondés sur des opinions, de croyances basées sur des postulats doctrinaux, les comportements induits par ce mode de pensée étant les reflets d’un verbe imposé.

C – Des concepts abstraits érigés en valeurs absolues, au détriment de la valeur humaine:

Ces notions ont accrédité l’idée qu’il existerait quelque chose comme « le bien » et « le mal » indépendamment de nous et des faits qu’elles concernent, nous amenant à considérer ces abstractions comme dotées d’une existence réelle, à nous identifier à elles et à leur attribuer une valeur absolue, supérieure à la valeur humaine. Cette inversion des valeurs a engendré une surévaluation de ces concepts de bien et de mal, et des abstractions en général (la nation, la démocratie, le parti, l’état, etc.) et une relativisation, une sous-évaluation de la valeur humaine.

Cette inversion des valeurs a engendré au niveau sémantique une inversion du maniement des niveaux d’abstraction, à travers l’ignorance des niveaux inférieurs (niveau des événements), et la tendance à s’orienter en fonction des niveaux d’abstraction supérieurs, de théories, de doctrines non similaires au faits, utilisées à des fins d’asservissement.

D – Une inversion des valeurs à l’origine des interdits non fondés engendrant la notion de crime sans victime, génératrice d’irresponsabilité :

Des couples d’opposés tels « vrai/faux » et « bien/mal » ont découlé ceux de « raison/tort », de « permis/interdit », « innocent/coupable », « inférieur/supérieur », etc., le sens de ces mots ne reposant pas tant sur les faits dans lesquels nous sommes impliqués ni sur les conséquences effectives de nos actes que sur des opinions non sous-tendues par des démonstrations, des idées toutes faites, des doctrines imposées au nom d’autorités » diverses. De là des notions de permis et d’interdits structurées non en fonction des conséquences des actes pour l’ensemble humain considéré, mais des intérêts des dominants, étant tenu pour « bon » tout ce qui conforte ou va dans le sens de cette dominance, et comme « mauvais », tout ce qui est susceptible de la menacer ou de la remettre en question. D’où une inversion des notions de « bien » et de « mal », ces concepts servant à justifier la loi du plus fort et à légitimer l’oppression. Dans un tel système, la valeur des individus se résume à la valeur des attributs de la dominance (richesse, argent, pouvoir, etc.) qu’ils possèdent, elle est proportionnelle à leur statut.

Cette inversion des valeurs a engendré la notion de crime sans victime et des interdits doctrinaux, non fondés sur une nuisance effective, sur la base desquels pouvaient être déclarés coupables des gens qui n’avaient fait de tort à personne.

De là le phénomène du bouc émissaire, les sociétés qui raisonnent en fonction de cette logique, étant incapables de se confronter aux faits, de remettre en cause leur comportement, déclarant coupables les individus qui portent un regard lucide à leur encontre (Socrate, Jésus, etc.), rejetant sur eux, en termes de faute, les conséquences désastreuses de leur système de pensée et de comportement.

De là également la tendance à se comporter en fonction de notions doctrinales de « bien » et de « mal » empêchant les individus de faire leurs propres expériences en se confrontant à l’épreuve des faits, et une conception négative et culpabilisante de l’erreur, assimilée à la notion de faute.

De ce fait la conception aristotélicienne de la culpabilité, sans rapport avec les faits, est incompatible avec la notion de responsabilité, qui repose sur la conscience des conséquences effectives des actes. D’où l’inconscience et l’irresponsabilité générées par cette logique.

E – Logique du conflit :

De la croyance en l’existence des concepts opposés de « bien » et de « mal » a découlé l’idée qu’ils étaient en conflit l’un avec l’autre, et qu’il était dans l’ordre des choses que les partisans du « bien » luttent contre ceux du « mal », d’où les conflits multiples et incessants qui en ont découlé, conflits sans objet fondés sur les oppositions doctrinales et les malentendus générés par ces postulats. Cette distorsion a eu pour conséquence la propension effrénée des humains à développer des conflits tous azimuts et leur incapacité à les résoudre autrement que par la force, ces conflits engendrant l’asservissement et la destruction des populations au nom de la lutte du « bien » contre le « mal », le contenu sémantique de ces termes variant en fonction des époques, des autorités en place et des intérêts de celles-ci.

F – Vision statique et réductrice d’une réalité dynamique :

Le principe d’identité nous a donné une vision statique, figée, de nous-mêmes et du monde, nous amenant à penser que les objets ou les êtres sont une fois pour toutes et de toute éternité tels que nous les voyons, et à considérer comme définitifs les images et les jugements que nous plaquons sur eux, sans tenir compte du fait que nous vivons dans un univers dynamique, éminemment plus riche et plus complexe que ce que nous pouvons en appréhender en fonction des capacités et des limites de notre structure nerveuse, et dont tous les éléments sont soumis à des changements multiples et incessants, même si ces changements ne sont pas perceptibles à nos sens et nous échappent. De là une vision tronquée de nous-mêmes et du monde, limitée doctrinalement aux images fausses que nous en avons.

G – Perte de l’aptitude à opérer des choix, de la liberté :

Le troisième principe du tiers exclu nous amenés à considérer que, dans les situations que nous abordons, nous nous trouvons devant deux possibilités opposées, une « bonne » et une « mauvaise », alors qu’en réalité, nous nous trouvons généralement non pas devant deux, mais devant une infinité de possibilités. En conséquence, la réduction doctrinale limite considérablement les possibilités de choix que nous avons à faire, ces limites étant en fait purement imaginaires, de nature mentale, dans la mesure où elles reposent sur le principe du tiers exclu et sont créées par notre structure nerveuse conditionnée par ce principe. Les barrières mentales induites par ce principe du tiers exclu ont engendré la perte de la faculté d’opérer des choix librement, autrement dit la perte de la liberté.

H – Une logique piégée à la base, aux issues dramatiques :

Ce principe du tiers-exclu est à la base des raisonnements « soit/soit », « ou bien/ou bien », qui sous-tendent les discussions polémiques dont chacun des protagonistes est persuadé qu’il a « raison » et que l’autre a « tort », et tente de le convaincre sur cette base. Les discours qui alimentent de telles controverses n’étant pas basés sur l’observation des faits, mais sur des opinions contradictoires généralement sans rapport avec ceux-ci, les arguments utilisés ne peuvent être tranchés, aucun facteur ne permettant d’en démontrer la validité et par-là même de mettre un terme à la polémique; ils consistent en des discussions dépourvues de sens effectif, généralement interminables et insolubles, génèrent des problèmes sans fin et aboutissent inéluctablement à des situations d’affrontement. Leur but ne consistant pas tant à résoudre les questions qui sont débattues qu’à utiliser ces questions comme prétexte à contradiction, ils reposent généralement sur des sophismes, des arguments piégés dépourvus de validité et de cohérence effective, destinés à déstabiliser le protagoniste, celui-ci étant vécu d’emblée comme un adversaire.

En résumé, les mécanismes de pensée induits par les trois principes de la logique d’Aristote, logique du conflit, ont produit les mécanismes de pensée responsables de la destruction de l’espèce humaine et de son milieu par cette même espèce. Ces mécanismes étant ignorés, au même titre que les postulats qui en sont à la source, ils sont à l’origine des barrières mentales qui conditionnent chez les individus des réactions et comportements dont ils n’ont pas conscience, ces individus participant involontairement à faire arriver les conséquences désastreuses engendrées par ces mécanismes, ces conséquences étant généralement contraires aux prévisions qu’ils avaient élaborées, parfois avec les meilleures intentions du monde. En conséquence, les résultats auxquels ils aboutissent n’étant pas, chez la plupart, tant imputables à une volonté consciente de nuire qu’à leur inconscience des mécanismes de leur structure mentale, il importe de prendre connaissance de ces mécanismes induits par ce système de pensée et des facteurs auxquels il est lié à différents niveaux pour pouvoir les comprendre et, ce faisant, s’en libérer.

3) Conception aristotélicienne de l’homme :

A partir de la logique qu’il avait élaborée, Aristote a défini l’homme comme « un animal politique, doué de raison, composé d’un corps et d’une âme », âme qu’il concevait comme « un moteur qui délibère » le terme « moteur » étant à entendre au sens de force motrice, gouvernant le corps. Cette conception, qui identifie l’homme à un animal et le partage en d’un côté un corps matériel, siège de l’animalité, considéré comme inférieur, et d’un autre côté une âme, domaine de la raison et de la spiritualité, considérée comme supérieure, a structuré toute notre vision de nous-mêmes depuis 2400 ans : « Le vivant est d’abord composé d’une âme et d’un corps, celle-là étant par nature la partie qui commande, celui-ci celle qui est commandée. »[1]

« L’âme possède naturellement en elle un principe qui commande et un qui est commandé, lesquels ont selon nous des vertus propres, à savoir celle de la partie douée de raison et celle de la partie non raisonnable. Il est donc évident qu’il en va de même dans les autres domaines, et que c’est par nature qu’il y a dans la plupart des cas un commandant et un commandé. »[2]

Cette vision nous a donné de nous une image d’êtres scindés en deux parties opposées, matérielle et spirituelle, isolées l’une de l’autre. Elle a induit l’idée d’une hiérarchie entre le corps, siège de l’animalité, des « bas instincts », conçu comme « inférieur », et l’âme, conçue comme « supérieure », et en conséquence comme censée dominer le corps et le soumettre; d’où l’idée d’un conflit entre le corps et l’âme, la matière et l’esprit, la croyance en cette lutte imaginaire engendrant une vision de soi divisée à l’origine de nos conflits intérieurs. De là également la source de la culpabilisation des fonctions corporelles, et particulièrement sexuelles dans notre civilisation, cette culpabilisation, liée à une carte de notre organisme non similaire à celui-ci, étant à l’origine de la plupart de nos soi-disant « problèmes sexuels ».

Cette carte aristotélicienne de notre organisme nous a habitués à nous concevoir comme des animaux, des êtres d’origine inférieure, scindés en deux parties doctrinalement opposées l’une à l’autre, et séparés de notre environnement et des gens que nous côtoyons. Cette conception nous a conduits à nous identifier à l’espèce animale et à calquer nos modes de comportement sur celle-ci. En isolant les uns des autres des facteurs et des éléments reliés entre eux structurellement, elle nous a coupés mentalement de nous-mêmes et du monde dans lequel nous vivons. En raison de l’ensemble des limitations qu’elle induit, elle nous a amenés à nous voir, à raisonner, à nous traiter et à traiter les autres comme des sous-humains.

4) Structure sociale et familiale de dominance :

La logique aristotélicienne a également structuré l’ensemble des relations au sein des sociétés : Aristote, considérant que « certaines espèces sont faites pour régir et dominer les autres », a divisé l’humanité en deux catégories opposées en termes de valeur, les « maîtres » et les « esclaves » : « Etre capable de prévoir par la pensée, c’est être par nature apte à commander, c’est-à-dire être maître par nature, alors qu’être capable d’exécuter physiquement ces tâches c’est être destiné à être commandé c’est-à-dire être esclave par nature. »[3]

« Est esclave par nature celui qui, en puissance, appartient à un autre (et c’est pourquoi il appartient de fait à un autre) et qui n’a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même, car les animaux ne perçoivent aucune raison mais sont asservis à des impressions. Et pour l’usage on ne les distingue guère : l’aide physique en vue des tâches indispensables nous vient des deux, les esclaves et les animaux domestiques. Et la nature veut marquer dans les corps la différence entre hommes libres et esclaves : ceux des seconds sont robustes, aptes aux travaux indispensables, ceux des premiers sont droits et inaptes à de telles besognes, mais adaptés à la vie politique… Que donc par nature les uns soient libres et les autres esclaves, c’est manifeste, et pour ceux-ci la condition d’esclave est avantageuse et juste. »[4]

De là une conception d’une société partagée en individus « supérieurs » et « inférieurs », dont la valeur est proportionnelle à celle de leur statut : « C’est d’une manière différente que l’homme libre commande à l’esclave, l’homme à la femme, l’homme adulte à l’enfant. Tous ces gens possèdent les différentes parties de l’âme, mais les possèdent différemment : l’esclave est totalement dépourvu de la faculté de délibérer, la femme la possède, mais sans autorité, l’enfant la possède, mais imparfaite… Si bien qu’il est manifeste que tous ces gens dont nous avons parlé ont une vertu éthique, mais aussi que la tempérance n’est pas la même chez la femme et chez l’homme, ni le courage, ni la justice, comme Socrate pensait que c’était le cas, mais chez l’un il y a un courage de chef, chez l’autre un courage de subordonné et il en est de même pour les autres vertus. » Les Politiques, I, 13

Les concepts de « chef » et de « subordonné », à l’origine des concepts modernes d’« intellectuel » et de « manuel », reposant sur des critères de dominance, ils ont engendré une structure hiérarchique de rapports sociaux, basée sur des rapports de force, officialisant des relations de domination/soumission, et des sociétés calquées sur les sociétés animales, régies par la loi de la jungle et le droit du plus fort, ce « droit » étant légitimé par la notion de « guerre juste », définie par ce plus fort au détriment du plus faible : « L’art de la guerre est un art naturel d’acquisition, car l’art de la chasse est une partie de cet art : nous devons y avoir recours à l’égard des bêtes et de ceux des hommes qui étant nés pour être commandés n’y consentent pas, parce que cette guerre-là est juste par nature. » Les Politiques, livre I, chap. 8

L’opposition « supérieur/inférieur » s’est également étendue à la conception des sexes, imposant l’image du mâle dominant et de la femme soumise, les hommes étant faussement identifiés aux seuls attributs de la masculinité : force, virilité, domination, et les femmes, réduites à ceux de la féminité : faiblesse, douceur, obéissance, soumission : « Ce que le poète a dit d’une femme, on doit penser que cela s’applique à tous les gens en question : “Pour une femme sa parure c’est son silence” (Sophocle), mais il n’en va pas de même pour l’homme. ».[5] « Le mâle est par nature à la femelle ce que le plus fort est au plus faible, c’est-à-dire ce que le commandant est au commandé. Il en est nécessairement de même chez tous les hommes. »– Les Politiques, l. I, 5.

Ces images ont induit entre les sexes des relations d’opposition régies également par des rapports de dominance rendant impossible des relations d’égalité et de complémentarité, et une structure familiale hiérarchisée, similaire à la structure sociale.

L’opposition doctrinale entre le corps et l’âme et l’infériorisation du corps et de ses fonctions a entraîné une séparation mentale dans la relation d’amour, opposant d’une part le niveau des sentiments, conçu comme supérieur et idéalisé, et le niveau physique, rabaissé au rang de la bestialité. Cette vision donna lieu au concept d’obscénité, absent dans d’autres cultures qui ne subirent pas l’influence de l’aristotélisme.

L’identification de l’espèce humaine à l’espèce animale a entraîné une identification des fonctions de l’organisme humain à celles des animaux. D’où une vision de la sexualité limitée à la seule fonction de reproduction et sa négation hors de ce cadre. Avec pour conséquence au sein du couple une sexualité restreinte à la perpétuation de l’espèce, exercée dans le cadre de relations hiérarchiques entre époux, relations de dépendance et de domination/soumission, relations dramatiques rendant impossible l’harmonisation du niveau des sentiment et du niveau physique et une actualisation sereine du sentiment amoureux.

Toutefois l’image sociale du couple différait alors sensiblement de celle qui a cours aujourd’hui en Occident : « Il faut d’abord relever que dans le mariage antique, le facteur individualiste était ordinairement très réduit, n’apparaissant pas comme le facteur déterminant. Souvent, on ne tenait compte qu’accessoirement de l’inclination et de l’affection; c’était la lignée qui importait le plus. Dès le début, la dignitas matrimoni se rattacha, à Rome, à l’idée de la descendance nobiliaire. C’est pourquoi l’on distinguait – non seulement à Rome, mais en Grèce et dans d’autres civilisations traditionnelles – entre la femme à choisir dans ce but pour la dignitas matrimoni – et d’autres femmes, dont l’homme pouvait en même temps, et éventuellement, user en vue de la pure expérience érotique (d’où l’institution du concubinage, légalement admis à côté du régime familial, comme son complément). »[6]

L’identification de l’homme à sa seule masculinité et de la femme à sa seule féminité ont entraîné un conflit entre les forces mâles et femelles présentes intérieurement dans les deux sexes, avec pour conséquences un détournement des forces créatrices en des forces de destruction extériorisées chez les hommes, et intériorisées chez les femmes.

Ainsi le conflit intérieur induit par l’opposition entre le corps et l’âme s’est traduit à l’extérieur par des rapports de force, et un détournement et un gaspillage des énergies des individus dans des conflits tous azimuts, l’affrontement ayant pour conséquence l’annihilation des forces respectives.

De là une conception dramatique, tragique, d’une « condition humaine », enfermée dans une problématique de culpabilité basée sur l’infériorisation de la personne humaine et la culpabilisation des fonctions corporelles, et une problématique existentielle basée sur la perte des attributs de notre humanité et l’impossibilité d’une issue non dramatique pour les individus.

 5) Influence de l’aristotélisme au niveau religieux :

Cette conception aristotélicienne de l’homme influença le christianisme dès son origine à travers St Paul, Saül de Tarse, qui lui transmit sa vision infériorisée de la sexualité : « Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme. Toutefois, à cause de ses débauches, que chaque homme ait sa femme et la femme, son mari. Mais s’ils peuvent se contenir, qu’ils se marient : mieux vaut se marier que de brûler. » (I, Corinthiens, VII, 1-2, 9).

Elle structura le catholicisme à partir du Moyen Age, dès St. Augustin (IVe siècle), qui formula la doctrine du péché originel, laquelle fut sanctionnée par divers synodes d’Afrique et, en 431, par le concile œcuménique d’Ephèse. Puis plus tard elle fut a la base de l’apparition de l’école scolastique (IXe siècle – XIVe siècle), qui consistait, de la part des théologiens, en une tentative d’harmonisation de la doctrine chrétienne avec la logique d’Aristote, laquelle correspondait au mode de pensée alors en vigueur et au niveau d’évolution de l’époque. L’opprobre à l’encontre de la sexualité manifestée par Aristote infiltra ainsi le catholicisme et à travers lui, tout l’Occident chrétien. Elle est en revanche absente des autres religions monothéistes, le judaïsme et l’islam : « …l’homme de la civilisation islamique a plus ou moins distinctement compris et vécu les rapports conjugaux en général, à partir de la sanctification que la Loi coranique confère à l’acte sexuel, et ce dans un contexte aussi bien polygame que monogame. C’est de là que dérive aussi le sens particulier que peut avoir la procréation, entendue comme le fait d’administrer le prolongement, existant dans l’homme, du pouvoir créateur divin.

Le judaïsme lui-même ignora la condamnation ascétique du sexe : le mariage n’y fut pas conçu comme une concession à la loi de la chair, plus forte que l’esprit, mais comme l’un des mystères les plus sacrés. Pour la Kabbale hébraïque, tout véritable mariage est en effet une reproduction symbolique de l’union de Dieu avec la shekinah. »[7]

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II – La logique de Descartes, vision rationaliste de l’homme et du monde :

La logique d’Aristote et la conception antique de l’homme et du monde ont été abandonnées au XVIIe siècle par les scientifiques, suite aux découvertes de Copernic, de Galilée puis de Newton. La conception newtonienne du monde donna lieu à la logique cartésienne, au mouvement rationaliste et aux théories scientistes qui adoptèrent comme seuls critères fiables ceux de la science et de la raison. L’époque scientiste a généré une conception mécaniste de l’univers réduit à ce que nous pouvons en percevoir au moyen de nos sens physiques et des instruments d’investigation humains, un univers limité au monde matériel tangible, observable et, sous l’influence des théories évolutionnistes, une conception de l’homme comme un descendant du singe, perpétuant la vision animalière de l’homme, et de la vie humaine comme limitée à sa dimension matérielle et au temps de vie allant de la naissance à la mort de l’organisme.

Cependant les mécanismes de pensée dualistes, véhiculés par le langage, n’ont pas été remis en question ni abandonnés pour autant. Ils ont perpétué l’opposition aristotélicienne entre l’esprit et la matière sous une forme différente, adaptée au théories scientistes, le concept d’âme étant abandonné au profit de celui de psychisme. Cette opposition fait encore autorité aujourd’hui dans les sciences humaines, entre autre dans le domaine de la médecine qui considère comme des domaines d’activité séparés la médecine somatique, qui s’intéresse au corps, et la psychiatrie, qui se limite au psychisme. Elle a également opposé d’un côté la « pensée scientifique », tenue pour « vraie », et la « pensée magique », dans laquelle elle incluait les mythes et les religions, considérés comme « non-scientifiques », et partant de là, comme dépourvus de crédibilité et d’intérêt.

Dans le domaine du savoir, elle a entraîné une séparation entre les domaines des sciences et ceux des affaires humaines, ces domaines étant considérés comme sans rapport les uns avec les autres et évoluant de façon séparée. Cette scission doctrinale a aboutit au fait que nous n’avons pu intégrer dans les activités humaines les fruits de notre évolution scientifique, et que nous utilisons encore en 1997 les produits de cette évolution, qui correspond à celle du XX° siècle, avec des mécanismes de pensée, des concepts et une structure mentale correspondant aux niveaux d’évolution de l’antiquité et du XVIIe siècle

C’est dans le cadre du système rationaliste que fut élaborée la théorie freudienne des névroses et des psychoses. A la fin du XIX° siècle, Freud formula une théorie sur la sexualité, qui était auparavant taboue et bannie des discours. Il établit une distinction entre une sexualité normale à laquelle il opposa une sexualité pathologique et établit, sur la base du concept de perversion, une théorie des névroses et des psychoses qui constitue encore la base de la nosographie psychiatrique actuelle. Il définit la sexualité « normale » comme limitée au strict cadre de la procréation, taxant le plaisir sexuel de « peu recommandable, c’est-à-dire pervers et comme tel, voué au mépris » (Introduction à la psychanalyse), de même que tout acte sexuel accompli dans une autre intention que celle de procréer, y compris au sein du couple légitime. Il en conclut que tout être humain est pervers de nature, et ceci dès l’enfance, et qu’il n’y avait pas de différence fondamentale entre l’individu normal et le névrosé.

En conséquence, cette théorie a substitué à la vision catholique de l’homme pêcheur par essence celle de l’homme pathologique par nature. En introduisant le concept d’un inconscient-poubelle, lieu de pulsions inavouables et incontrôlables, elle a engendré chez les individus une peur dudit inconscient, vécu comme dangereux, qui les a coupés mentalement de leur espace intérieur.

Elle s’est très largement répandue dans le monde occidental, surtout à partir des années cinquante. Ce faisant elle a contribué à perpétuer la culpabilisation de la sexualité, remplaçant des dogmes religieux par des dogmes psychiatriques, et attribuant aux psychiatres le rôle dévolu auparavant aux prêtres. Partant du postulat que « la réalité » se limitait à la vision de la conception scientiste, elle a accrédité l’idée que toute croyance en une autre vision du monde était « contraire à la réalité » et à ce titre, de l’ordre du délire. Considérant la mort comme une atteinte à la prétendue toute puissance du monde médical sur l’organisme humain, elle a contribué à occulter des discours officiels toute interrogation fondamentale, engendrant de nouveaux tabous, et imposé une conception de la vie humaine comme absurde et désespérée, dépourvue de sens et de finalité, enfermant les individus dans une problématique existentielle.

Ce faisant elle a donné de l’ensemble de la population une image de névrosés et de psychotiques, la transformant en un inépuisable réservoir de patients potentiels, accréditant l’idée que l’origine des problématiques dans laquelle, en raison de ses postulats, elle maintenait les individus, et la souffrance qu’ils en ressentaient, et qu’elle concevait comme « pathologique », résidait dans leurs traumatismes infantiles, dont seuls psychiatres et psychanalystes pouvaient les libérer. De là une consommation faramineuse de médicaments psychotropes, largement prescrits hors du cadre de leurs applications thérapeutiques et utilisés pour soigner le mal de vivre.[8]

Parallèlement les découvertes dans le domaine la contraception ont modifié les comportements des individus envers la sexualité, celle-ci pouvant être vécue indépendamment de la procréation, et hors du cadre du couple. S’est alors développé le mouvement de la « libération sexuelle » des années soixante, suivi de l’apparition de l’industrie du sexe : littérature, films, sex-shops, Minitels roses, etc., utilisant la sexualité comme moyen de profit et la présentant comme coupée des autres niveaux de l’être, sous l’angle dégradé de la perversion, identifiée à la pornographie, et de ce fait réprouvée par l’ordre moral et maintenue dans un ghetto.

Dans le même temps, l’accès des femmes au monde du travail leur a apporté l’indépendance financière vis-à-vis de leur conjoint. Les mouvements féministes ont réclamé une égalité de droits avec la gens masculine ainsi que la maîtrise des femmes sur leur corps et la procréation. Les bases du couple traditionnel se sont effondrées, engendrant une augmentation des divorces et l’éclatement de la structure familiale.

III – La Sémantique générale ou logique non-aristotélienne :

une nouvelle vision de l’homme et du monde basée sur les données de la physique du XXe siècle :

A partir du début du XXe siècle, les découvertes en physique de la mécanique quantique, puis de la théorie de la relativité de Einstein, ont bouleversé la conception scientiste de l’homme et du monde. C’est sur ces nouvelles données de la physique qu’un ingénieur polonais, Alfred Korzybski créa, durant la première moitié du XXe siècle, la sémantique générale ou logique non-aristotélicienne, dans le but de résoudre les contradictions des systèmes de pensée précédents et les problèmes qu’elles engendrent au niveau humain. Il élabora une nouvelle conception de l’homme « comme un tout dans son milieu qui le pénètre et auquel il réagit », dont les différents niveaux sont liés entre eux structurellement et ne peuvent être isolés artificiellement les uns des autres.

Korzybski rejeta catégoriquement les principes aristotéliciens d’identité, de contradiction et du tiers exclu et fonda la sémantique générale sur les postulats suivants :

–         une carte n’est pas le territoire,

–         une carte ne représente pas tout le territoire,

–         une carte est auto-réflexive.

–         qui, donnent, appliqués à la vie courante et au langage :

–         un mot n’est pas ce qu’il représente,

–         un mot ne représente pas tous les faits,

–         le langage est auto-réflexif.

Cette nouvelle logique est un outil de pensée permettant d’unifier les sciences humaines et les sciences exactes en appliquant aux problèmes humains des méthodes de résolution mathématique en les abordant à l’aide d’une démarche scientifique, à partir de l’observation des faits. Dans la mesure où elle intègre les données de la physique moderne, elle nous permet de dresser de nouvelles cartes de nous-mêmes et du monde qui sont similaires aux faits, c’est-à-dire des cartes fiables et prédictives. Elle nous permet alors d’obtenir, dans les domaines humains, des résultats aussi efficaces que ceux auxquels nous sommes parvenus dans les domaines scientifiques et techniques.

1) Conception de l’être humain comme un tout :

Ces données nous ont permis d’élaborer une nouvelle vision de l’homme dont les différentes dimensions et les différents niveaux de l’être constituent un tout et ne peuvent être séparés; les conceptions qui ont divisé jusqu’ici l’esprit et la matière sont aujourd’hui dépassées. Nous avons découvert que des facteurs psychiques se répercutent au niveau du corps, et que des facteurs somatiques ont des incidences au niveau psychique; nous savons également que nos connaissances concernant l’organisme humain sont partielles et incomplètes et que nous sommes encore loin d’en appréhender toutes les potentialités et tous les aspects; nous savons enfin qu’il n’est plus possible de considérer l’homme séparément de son milieu physique, social, culturel, etc., et de faire abstraction des interactions entre les individus et leur contexte de vie. En conséquence, il importe de tenir compte du fait que nous abordons tout ce que nous observons avec la totalité de notre organisme psychosomatique, les caractéristiques de cet organisme étant liées aux influences reçues du milieu.

2) Un être dynamique, en constante évolution :

Nous savons également aujourd’hui que si les sociétés animales sont des sociétés statiques aux comportements figés (le comportement d’une mouche ou d’un chien ou de tout autre animal et celui du groupe dans lequel il vit n’est pas différent aujourd’hui de ce qu’il était il y a 5000 ans), en revanche les sociétés humaines sont caractérisées par l’élaboration des cultures et l’évolution des civilisations : chaque génération enrichit et refaçonne un acquis qu’elle transmet à la génération suivante qui va le modifier et l’accroître à son tour. D’où une conception de l’espèce humaine comme différente de l’espèce animale, et une vision dynamique de l’homme comme d’un être en constante évolution.

3) Facultés et attributs inhérents à l’espèce humaine :

En plus de sa capacité d’élaborer des cultures et des civilisations, l’espèce humaine diffère de l’espèce animale en ceci qu’elle est pourvue d’un certain nombre d’attributs, de facultés, que ne possèdent pas les animaux. Ces attributs sont spécifiques de notre humanité.

A – Faculté de symboliser :

L’un d’eux réside dans la faculté d’utiliser des symboles, de communiquer à l’aide de mots, ce que ne peuvent faire les autres espèces. De cette faculté de symboliser découle l’utilisation de langages symboliques et de l’écriture.

B – Faculté de lier le temps :

Cette capacité à communiquer grâce à l’écriture nous permet de relier des moments dans le temps dépassant notre propre durée vécue : grâce au langage humain, des points peuvent être jetés entre des gens séparés par la distance temporo/spatiale : par exemple, si nous lisons, en France en 1997, un livre écrit par un Chinois il y a 1000 ans, nous sommes reliés à travers l’espace/temps avec l’auteur de ce livre. Korzybski a appelé « time-binding », liaison temporelle, cette faculté qui consiste à « lier le temps », que ne possèdent pas les autres espèces; elle nous permet de communiquer avec d’autres humains au-delà du temps de vie de notre organisme physique; c’est elle qui a permis l’élaboration et l’évolution des cultures et des civilisations.

C – Conscience de la mort :

Une autre caractéristique de l’espèce humaine est le fait que nous soyons confrontés à l’imminence de notre disparition : « L’homme est le seul être qui sait qu’il doit mourir. » (Henri Laborit). Cette conscience de la mort a engendré la notion de temps : « le temps est quelque chose qui finit » (William Burroughs), et conditionne notre perception de celui-ci : plus le temps qui nous est imparti nous apparaît limité, plus il nous semble s’écouler rapidement. Elle est à la source de nos interrogations existentielles, de la recherche d’un sens de l’existence humaine, recherche qui s’est actualisée par de multiples tentatives de réponses au fil des siècles et des civilisations et qui est encore ouverte aujourd’hui, aucune de ces tentatives n’ayant permis de statuer avec certitude ni de manière définitive sur ces interrogations.

D – Faculté d’évaluer la portée de ses actes et d’opérer des choix :

Autre attribut, qui découle du précédent, est la capacité d’évaluer la portée de ses actes et de se confronter aux conséquences de ceux-ci, autrement dit la responsabilité : « Etre homme, c’est être responsable. » (Saint-Exupéry), la responsabilité étant elle-même liée à cet autre attribut qu’est la faculté de décider de ses actes, d’agir en fonction des choix que nous opérons, en d’autres termes, la liberté.

E – Le cortex, outil de la réflexion, spécifique de l’espèce humaine :

Au niveau biologique, notre système nerveux est pourvu, entre autres, d’un thalamus, siège des émotions et sentiments, et d’un cortex, outil de la réflexion et du langage. Par le biais du thalamus, nous éprouvons des émotions et des sentiments, et grâce au cortex, nous pouvons les analyser, réfléchir à ce qui se passe en nous et autour de nous, et le décrire en utilisant le langage

parlé et l’écriture. Le cortex est l’organe qui nous permet d’utiliser les symboles; son usage correct nous permet de développer nos capacités de réflexion dont la logique par opposition, qui nous a jusqu’ici maintenus prisonniers des réactions émotionnelles liées aux mots, nous avait jusque là interdit l’accès. Ces émotions étant associées au contexte dans lequel nous avons appris ces mots, nous n’avons pu nous libérer de leur puissance de suggestion qui influence le mélange de sentiments et d’idées dont découlent nos divers comportements.

En conséquence de quoi, ces réactions émotionnelles, appelées réactions thalamiques, ont entravé notre utilisation du cortex et de nos capacités de réflexion, limitant l’usage de notre système nerveux : nous réagissons aux mots comme à des signaux, sous l’emprise des émotions qu’ils provoquent en nous, comme le font les animaux, sans tenir compte de ce qu’ils représentent, négligeant le fait qu’ils sont des symboles, des signes qui représentent des choses, et non ces choses elles-mêmes. D’où une confusion entre les mots et les choses qu’ils désignent, une incapacité à manier les symboles se traduisant, au niveau biologique, par une utilisation inadaptée de notre cortex en particulier et de notre structure nerveuse en général; les réactions aux mots empêchent l’influx nerveux, transmetteur de l’information, de parvenir au cortex, créant ainsi une scission, une brèche, entre des éléments de notre système nerveux naturellement conçus pour fonctionner en relation les unes avec les autres.

Ce court-circuit dans la transmission de l’influx nerveux nous amène à passer directement du niveau des sentiments à celui de l’action, sans passer par le niveau de la réflexion, étape nécessaire pour engendrer une action adaptée. Ces réactions aux mots ont également des répercussions sur l’ensemble de notre organisme psychosomatique et peuvent ainsi engendrer un certain nombre de pathologies. D’où l’importance de comprendre en quoi elles consistent et les conséquences qu’elles entraînent, de même que d’apprendre à utiliser correctement notre structure nerveuse, en fonction de ses capacités réelles, autant pour obtenir une action efficace et adaptée que pour préserver notre propre équilibre.

4) La connaissance humaine, une connaissance tributaire des capacités et des limites de l’organisme humain :

Notre structure nerveuse éprouve des sensations qu’elle organise en perceptions; ces perceptions sont tributaires des possibilités et des limites de la structure nerveuse humaine; de ce fait, tout ce que nous pouvons être amenés à connaître est fonction des capacités et des limites de notre organisme; il ne nous est donc pas possible de « tout » connaître, ni d’appréhender totalement et exactement ce que nous appelons « la réalité », certains niveaux de celle-ci étant pour nous de l’ordre du connu, d’autres de l’inconnu mais de l’humainement connaissable et d’autres enfin, de l’ordre de l’humainement inconnaissable.

Il en découle que l’étendue de notre ignorance sur nous-mêmes et le monde dans lequel nous vivons dépasse de très loin celle de nos connaissances, et qu’il est impossible à quiconque de prétendre avoir « raison » en « tout », ni de détenir « toute la vérité » dans quelque domaine que ce soit, ce qui nécessiterait, pour émettre un avis fondé, de disposer de l’ensemble des données

concernant les sujets dont nous parlons. Une telle connaissance étant de l’ordre de l’humainement inaccessible, il découle de ces éléments que les dogmes et les discours fondés sur la certitude de détenir la seule et unique vérité absolue sur quelque sujet que ce soit, de même que la volonté d’imposer cette certitude, sont dépourvus de sens et de crédibilité, aucun être humain n’étant en mesure de détenir cette vérité absolue et ne pouvant raisonnablement y prétendre.

5) Relativite de l’observation humaine :

Concernant notre vision de nous-mêmes et du monde, c’est-à-dire notre position d’observateur par rapport à ce que nous observons, notre civilisation a connu trois périodes :

–         la période grecque ou métaphysique ou pré-scientifique, (Pythagore, Euclide – Aristote : antiquite), selon laquelle l’objet observé n’a pas d’importance, seul étant pris en compte l’observateur.

–         la période classique ou semi-scientifique (Newton – Descartes, XVIIe siècle), qui considère que l’observateur compte à peine et que seul l’objet observé est vraiment important.

–         la période mathématique ou scientifique (Einstein – Korzybski, XXe), selon laquelle tout ce que l’homme peut connaître est un phénomène dû conjointement à l’observateur et à ce qu’il observe. Cette période considère que toute observation est relative à la personne qui l’effectue et varie en fonction des observateurs. Il en découle que deux personnes observant la même chose feront deux observations différentes, et ceci en fonction de leur sensibilité, de leurs goûts, de leurs connaissances antérieures, de leurs intérêts, etc., sans que ces observations soient pour autant opposées ni contradictoires, dans la mesure où chacune d’elles peut refléter différents aspects du phénomène observé.

La conception qui prévaut encore aujourd’hui dans les sciences humaines est celle de la période cartésienne qui fait abstraction du coefficient de l’observateur; elle ne tient pas compte du fait que toute observation étant relative, il n’est pas possible de tout décrire avec une totale fidélité, d’où une tendance à considérer ce qui est décrit comme le miroir de la réalité, comme « vrai », et à ne pas faire la différence entre ce qui est dit, c’est-à-dire le niveau des mots, des théories, et ce qui se passe exactement au niveau des faits décrits; nous confondons alors les mots et les faits qu’ils représentent et nous nous orientons à l’aide de langages, qui sont des cartes verbales de la réalité, ces cartes ne correspondant pas aux territoires, aux faits qu’ils décrivent, et étant dépourvues de toute fiabilité, d’où les erreurs et résultats désastreux qui découlent de leur emploi.

En conclusion, les deux périodes aristotélicienne et cartésienne, aujourd’hui révolues, ont eu pour conséquence d’entraver notre acquisition du maniement des symboles, nous rendant incapables de nous servir des mots d’une manière adaptée. Cette inadaptation a entraîné une inaptitude à développer nos facultés de réflexion; elle a paralysé le développement de notre cortex, nous maintenant prisonniers de réactions émotionnelles animalières, et nous a bloqués mentalement à un stade d’évolution fixé, nous privant des attributs inhérents à notre humanité.

Dans la mesure où notre vision de l’organisme humain conditionne notre vision du monde et le mode de relation que nous établissons avec nous-mêmes, les autres et ce monde, les conceptions incorrectes et déformées qui nous ont été transmises entraînent un désordre correspondant dans notre pensée, notre réflexion et notre comportement. Il importe donc d’acquérir une vision de nous-mêmes et du monde aussi conforme que possible aux faits, qui corresponde autant que faire se peut à ce que nous sommes effectivement, d’apprendre à nous servir des mots de manière adaptée et de nous orienter en fonction de grilles, de cartes, fiables, similaires aux territoires décrits, de manière à apprendre à nous diriger correctement.

Il importe également de dresser une nouvelle carte de notre organisme en fonction de ses facultés réelles, spécifiques de notre humanité.

6) Des fonctions sexuelles non limitées à la procréation :

Pour Korzybski, les fonctions sexuelles ne se limitent pas, loin de là, à la fonction de reproduction. Elles sont plus étendues et plus importantes. Il insista dans ses séminaires sur la fonction principale des gonades, les « glandes sexuelles », dont les 9/10e consistent à revitaliser le corps tout entier, y compris le cerveau, et dont seulement 1/10e concerne la sexualité proprement dite. Il insista sur le rôle pernicieux des faux savoirs, et des « bribes de savoir médical », qui engendrent l’aliénation et sont à l’origine de la plupart de nos problèmes sexuels, ainsi que sur le fait que nous devons connaître le fonctionnement de certains de nos organes pour pouvoir les utiliser correctement, et sur l’influence de l’environnement sémantique et de l’infantilisme dans nos problèmes sexuels.

Dans le domaine de la psychanalyse, Jung mit en évidence les notions d’animus et d’anima, et le fait que des forces mâles et femelles sont présentes chez tous les individus et devant être acceptées et reconnues comme telles. Il travailla sur des phénomènes et des niveaux psychiques auparavant inconnus en Occident tels que les synchronicités, et sur les concepts d’archétypes et d’inconscient collectif, communs à toute l’humanité.

Les traductions d’ouvrages des civilisations orientales permirent la diffusion en Occident de conceptions non-aristotéliciennes de la sexualité, intégrée aux autres niveaux de l’être, reconnue comme force cosmique (civilisation indienne, tantrisme) et utilisée indépendamment de la procréation en relation avec la spiritualité.

En ce qui concerne nos fonctions sexuelles, nous savons aujourd’hui qu’elles sont inhérentes à notre organisme, au même titre que toute autre fonction (respiratoire, cardiaque, digestive, nerveuse, etc.), et que les jugements de valeur portés à son encontre dans le passé sont dépourvus de fondement et de cohérence.

Nous pouvons à partir de là entrevoir une nouvelle base de relation entre hommes et femmes, libérés des problématiques de culpabilité et en mesure d’actualiser les différentes dimensions de l’amour. La reconnaissance en chacun de l’animus et de l’anima comme forces créatrices et complémentaires rend alors possible une relation évolutive et constructive basée sur le respect, l’affection, la reconnaissance mutuelle et la complémentarité, relation dont le résultat est supérieur à la somme de ses parties, et l’accès à des capacités et des niveaux de l’être de l’organisme humain restées dans notre civilisation à l’état potentiel.

Nous disposons donc en cette fin du XXe siècle de nouvelles bases de données pour restructurer notre conception de nous-mêmes et du monde et sortir des impasses des systèmes de pensée précédents de notre civilisation.

Une restructuration de notre vision de nous-mêmes passe également par l’élaboration d’une nouvelle carte de l’organisme humain qui intègre l’ensemble des fonctions et des capacités de cet organisme. Dans la mesure où une partie de ces fonctions et de ces capacités sont encore actuellement pour nous de l’ordre de l’inconnu, l’élaboration de cette carte implique l’exploration des territoires de notre espace intérieur, et l’examen et la comparaison de nos expériences respectives dans le cadre d’une démarche scientifique. La sémantique générale peut nous permettre de mettre de l’ordre dans nos têtes en unifiant les différents niveaux de connaissance de structure similaire, aux niveaux biologique, physiologique, psychologique, sémantique, structurel et spirituel.

7) Des individus libres, autonomes et égaux en droits :

Pour ce qui est des différences de statuts hiérarchiques entre individus au sein de nos sociétés, nous savons également que les concepts de « dirigeants » et de « dirigés », de « manuels » et d’« intellectuels », issus de la division aristotélicienne entre « maîtres » et « esclaves », n’ont plus lieu d’être au sein d’une société démocratique dans laquelle « les hommes naissent et demeurent égaux en droits » (premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen). De ce fait ces différences de statuts sont inconstitutionnelles depuis 1789, et à ce titre aujourd’hui dépourvues de légitimité.

Nous savons également que sur le plan biologique, tout être humain normalement constitué dispose d’un système nerveux doté d’un cortex, outil de la réflexion, et qu’il est parfaitement capable de penser par lui-même, de décider de son existence, et d’apporter à ses interrogations sur celle-ci les réponses qui lui conviennent.

En conséquence, les théories sur l’inégalité, les différences de valeurs, entre les individus en fonction de critères de couleurs, de particularités ethniques, génétiques, culturelles, confessionnelles, économiques, etc., reposent sur des contrevérités, des sophismes; elles sont sans rapport avec les faits et dépourvues de tout fondement scientifique. Elles sont également incompatibles avec les articles de notre modèle politique, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, modèle qui est jusqu’ici resté au niveau des mots sous l’influence des systèmes de pensée dualiste, n’ayant jamais été appliqué dans les faits aux niveaux législatif et institutionnel.

Nous pouvons adopter de nouveaux critères d’évaluation basés sur la valeur absolue de la personne humaine, en fonction de laquelle nous avons tous en tant qu’êtres humains, la même valeur, et nul ne peut être assujetti à des critères abstraits, créés par notre structure nerveuse et dépourvus d’existence réelle.

Nous avons tous en tant qu’être humains fondamentalement la même valeur, la valeur humaine constituant pour notre système démocratique et humaniste la valeur absolue, et les mêmes besoins, aussi est-ce en fonction de ces besoins humains et de cette valeur absolue qu’il convient de restructurer nos fonctionnements dans les libertés de pensée, de croyance et d’expression étant garanties par les articles X et XI de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Nous savons également aujourd’hui, concernant la structure de l’organisme humain, que les différents systèmes à l’intérieur de notre organisme ont entre eux des relations de complémentarité, d’interdisciplinarité et d’ouverture thermodynamique et informationnelle (Henri Laborit). Cette structure étant incompatible avec les structures hiérarchiques de dominances basées sur les postulats aristotéliciens, nous pouvons restructurer l’ensemble des niveaux humains (politique, économique, législatif, institutionnel, etc.) sur des relations structurellement similaires d’une part à celles de notre organisme et d’autre part à celles de notre modèle politique, relations de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ainsi la sémantique générale peut nous permettre de mettre de l’ordre dans les affaires humaines en harmonisant notre conception de l’être humain avec nos connaissances et nos modèles aux niveaux politique et scientifique et de bénéficier dans les faits des acquis qu’ils ont pour fonction de nous procurer.

Isabelle Baudron, pour Hommes & Faits, 25/01/01, parution originale – 26 Juin 1998

[1] – Les Politiques, livre I, chap. 5, éd. Garnier-Flammarion.

[2] – Ibid., livre I, 13.

[3] – Ibid, livre I, 2.

[4] – Ibid, livre I, 5.

[5] – Ibid, livre I, 13.

[6] – Julius Evola, La Métaphysique du Sexe, p. 230, éditions l’Age d’Homme.

[7] – Ibid, p. 235.

[8] – Voir Le Prix du Bien-Etre, Edouard Zarifian, Ed. Odile Jacob.