La science et le mythe la raison et nous

étude des mythes

Repères pour l’étude des mythes

Entre la science et le mythe, il y a toujours eu des malentendus. Comme chemin du savoir la science tend à ignorer ce qui est mythique – muet –. Cependant les recherches archéologiques et historiques ont souvent donné consistance au moins partiellement à ce que rapportent les mythes et les légendes. Dès lors la science peut coloniser le mythe, lui faisant subir les triturations expérimentales qui lui semblent opportunes.

Il n’est évidemment pas question que le mythe, comme modèle d’expression de l’imaginaire, devienne autonome, qu’il prétende avoir une vie propre. Il est encore plus aberrant d’affirmer que le mythe pourrait représenter le mouvement d’une culture à travers l’Histoire et en différents territoires…

Les thèses contemporaines qui critiquent les productions de l’imaginaire, dont le mythe, sont parfaitement présentées par Henri Atlan dans son essai épistémologique : Intercritique de la Science et du Mythe (Ed. du Seuil, 1986). Atlan dénonce fort à propos les différentes impostures qui auraient la prétention de se présenter comme des recours modernes. Son repérage des différents courants de pensée est précis, exhaustif – autant que la chose soit possible actuellement – et sa démonstration fait preuve d’une netteté rare pour une œuvre d’épistémologie. En outre, le prestige de l’auteur apporte un surcroît de sagesse à un travail très vaste. Pourtant, si l’auteur intègre parfai­tement le discours psychanalytique freudien, il se livre à une critique fort habile des thèses jungiennes et des travaux des continuateurs de Jung, notamment ceux de Pierre Solié. C’est, semble-t-il, le meilleur ouvrage de critique de l’œuvre de Jung qui ait été écrit jusque-là et qui apporte au freudisme une caution scientifique que nous avions cru perdue. La thèse d’Henri Atlan est claire, quoique séduisante et partielle malgré les garanties du contraire. Intercritique de la Science et du Mythe ? Il eût mieux valu annoncer qu’il s’agissait du fondement du Mythe selon l’auteur, ou le recours suprême de la Science. Il expose des vues tout à fait partisanes et réductrices sur le mythe, n’en récupérant que ce qui paraît accessible au regard de la science. Le reste, rejeté dans les oubliettes de la fabulation ou de la mystification, est classé comme spéculation. Il est clair que l’imaginaire de société doit être assujetti à la science. Néanmoins, ses thèses restent un support de réflexion et une exhortation à la prudence. Ses rappels des textes bibliques servent parfois de support à la glose et donnent une vague impression d’œcuménisme. Mais cela fait partie des modes de la littérature scientifique. Ainsi, (p.351-352), « la vérité poussera de terre » et, si nous suivons bien, la paix aussi. C’est là un rappel heureux, l’homme devant accepter que sa recherche de vérité passe par l’exploration du sol avec ce que la métaphore peut laisser peser comme sens. La vérité ne tombe pas du ciel mais se découvre et se dévoile progressivement au regard de celui qui veut bien la chercher. L’auteur s’appliquera tout au long de ces pages à nous composer une sorte de poème mystique dédié à la Vérité, mais, en même temps, il cherche par tous les moyens à atténuer la partie poétique de son propos comme s’il sentait bien le pouvoir de séduction et de fascination de la nudité de la Sophia. La tête peut-elle rester froide ? Le regard qui se porte sur la Sagesse éternelle la laisse inchangée, immuable et fixe comme la vierge surgie du sol, s’élève vers le ciel dans son assomption divine. Et Atlan finit, à son insu, par aller à l’encontre de sa propre démonstration : il révèle un emportement mystique alors qu’il propose de passer toute forme de système au crible de la science. Atlan met une forme de science en critique, essayant de réconcilier les valeurs fondamentales issues de la Torah avec la psychanalyse. L’œuvre reste au plan de la logique formelle, la poésie étant contenue dans des arrière-plans que le discours ignore. Car dans la poésie s’exprime parfois l’emphase religieuse et le fait religieux est psycholo­gique or si le religieux veut embrasser l’universel, le psychologique se veut et se croit souvent au-delà du religieux. Au prix bien souvent de pures spéculations vides de sens, sans autre intérêt qu’au plan de la logique (quand cela réussit à soutenir la rigueur d’un raisonnement logique). Henri Atlan analyse ainsi un certain nombre de systèmes réputés cohérents. Au terme de tous ces détours surgit la Science, toujours la même. On arrive alors à croire que Tout est explicable et on atteint le but inverse qu’on s’était fixé. A vouloir vitaliser la psychologie en la hissant hors des dogmatismes d’école et des échafaudages intellectuels, on finit par prétendre expliquer jusqu’au mystère de l’être. Tout s’explique, chacun y met de sa science, même les astrophysiciens ; alors le mystérieux frappe là où notre raison est viciée, là où réside l’ombre de nos prévoyances, de nos sécurités et de nos certitudes. Ce n’est pas tant l’explication sur toute chose qui peut gêner, c’est bien plutôt de laisser croire la disparition de toute forme de mystère qui constitue une imposture. Les scientifiques ne veulent absolument pas se rendre compte qu’une telle visée est précisément celle de toute religion : répondre aux grands mystères de l’être. Le XXe siècle offre un spectacle “charmant” si l’on compare les théories scientifiques et les dogmes religieux. Tous les discours cohabitent, des plus archaïques aux plus avancés. Le sauvage, primitif et rude sous son habit de citoyen, côtoie les germes du futur, dispersés chez quelques individus qui, très souvent, ignorent eux-mêmes qu’ils en sont porteurs. Comment concilier tous ces discours puisqu’ils se nient les uns les autres et que cette négation garantit la sécurité de chacun ? Science et religion sont à présent aussi étrangères l’une à l’autre qu’un iceberg le serait à un champs d’oliviers. Mais cette « chose » mystérieuse qui sait si bien exploiter les techniques de l’Homo Sapiens n’a de cesse d’englober et de rationaliser tous les mystères, fondant chaque jour de nouvelles générations de dogmes et de certitudes qui durent le temps des roses sans en avoir ni les charmes ni les parfums. La Vérité, comme une maîtresse offensée, semble se détourner de son ancien amant que l’angoisse alors étreint. L’Homme blanc a perdu sa religion et sa science fait pâle figure devant l’univers.

La Religion

D’aucuns prônent le retour du religieux pour réenchanter le monde. L’unanimité des penseurs se fait là-dessus. Mais, nombreuses sont les postulantes en compétition pour combler ce besoin de cercler le chaos de notre culture. Comme si le pourvoi contre l’angoisse du monde constituait une tâche prestigieuse. Cela s’avère comme un chœur, une rumeur dont le contenu trahit un discours qui s’aveugle lui-même, gémit sur la perte de l’émotion mystique alors qu’il en participe, geint devant l’immensité de la tâche alors même que la mise en œuvre se fait (sans lui). Car l’Occidental oublie souvent son ethnocentrisme et les prétentions universalistes de sa pensée. C’est d’abord de cela dont il sera question s’il s’agit de refleurir notre petit paradis intellectuel, de regreffer les fruitiers désormais stériles de nos universités. La pensée occidentale ne crève-t-elle pas de l’espoir insensé de se suffire encore à elle-même ?[1] Tout serait simple s’il ne s’agissait encore d’une affaire de famille, comme sous la Terreur. Mais si l’Être Suprême a raté son entrée, la notion même de Totalité trouve un terrain propice dans tous les domaines de la vie de l’Homme (planétaire celui-là). En moins de dix ans, grâce aux techniques modernes de communication, n’importe quel fait culturel important, même « économique », a fait le tour du monde. C’en est désormais fini des affaires qui se règlent au fond des officines. Les bannis réclament leur dû aux portes du palais. La dette est ancienne et date de la conquista. Souvenez-vous, l’Europe sortait du Moyen Âge. Les rivières d’or de la conquête coulaient, accueillantes et fraîches aux pieds de l’Homme blanc maître de la Nature grâce aux outils que sa science lui donnait. A cette époque, on déportait des esclaves, il y en eut plusieurs millions. L’Afrique en gémit encore ! On massacrait les Indiens au Sud, au Nord.

L’Homme blanc éructa à la face des Dieux et se fit une place gigantesque sur la planète. Ce fut autant une conquête économique qu’une affaire religieuse et nous voudrions alors revenir aux vieilles recettes pour oublier (ou faire oublier) les excès de l’impérialisme occidental qui s’est perpétué en pensées, en paroles et en actions. Rien ne peut effacer la mémoire de la terre. Ce recours au religieux, je l’ai souligné plus haut, constituerait une gigantesque régression qui serait peut-être l’aboutissement ultime de la longue marche rétrograde de l’humanité dont Nietzsche parlait. Pouvons-nous faire l’économie du passage au chaos nécessaire pour un remodelage planétaire ? Reformulation qui se traduira au plan économique, politique, culturel et moral. Plutôt que d’affronter ce passage, finalement naturellement hivernal, nous préférons préserver des acquis en conservant les pouvoirs qui nous restent mais dont nous savons qu’ils n’encadrent plus la réalité. Tout converge à laisser penser que nous changeons de Dieu ou de Totem, que la planète connaît une révolution probablement égale à celle de Copernic, qu’un nouvel archétype se constelle, qu’un messie est en passe de s’incarner, qu’un mahdi[2] se révèle… Nous sommes en début de siècle et de millénaire. Toutes les terreurs se conjuguent. Mais, déjà, d’autres se préparent.

La néognose et l’astrologie

J’ai brièvement fait référence plus haut aux nombreux mouvements du Nouvel Âge. Que l’aggiornamento l’accepte ou non ces courants contemporains appartiennent à notre quotidien. Leur présence devient aussi incontournable que la portée de leurs idéaux. Roland Cahen, disciple de Jung et traducteur de ses œuvres en langue française, relève que la psychanalyse ne fait plus recette et s’interroge sur les raisons de cette désaffection15 Ce qui vide ceci remplit cela. Or, la plupart des « théories » du Nouvel Âge s’engouffrent dans les vides des espaces conceptuels de la psychologie académique et se présentent comme les réactions au réductionnisme des systèmes plus médicalisés. Beaucoup se recommandent de l’« idéal jungien » tout en gardant une grande liberté par rapport aux contenus cliniques de la psychologie des profondeurs. Il s’y développe un regard critique sur la psychanalyse même si de nombreux emprunts sont faits à cette discipline.

Ces courants veulent mettre en valeur ce qui est supérieur dans la nature humaine : la liberté, la créativité, la spiritualité. Ils est souvent fait référence à la dimension humaine prise dans sa totalité galactique ainsi qu’à des notions restées étrangères à la docte psychologie : astrologie, kabbale, éléments de gnose, doctrines ésotériques… On a l’impression de se trouver devant un vaste échafaudage sans cohérence aucune et sans autre finalité que le désir de ceux qui en empruntent les voies (quête d’harmonie, paix…). Cependant, le psychologue aurait tort d’exclure aussi vite ces mouvements de la psychologie moderne. Certes, les universités leur sont fermées, mais l’on sait bien que celles-ci récupèrent bien plus le savoir qu’elles n’occupent le champ de la recherche en matière de psychologie. Ces courants, même dans leur excès, nous renseignent sur l’insertion de la psychologie dans le réel, exprimant ainsi une tendance de société qui éveille des échos importants dans nos psychés profondes. Et il ne sert à rien de dire que cela est dû aux modes et qu’il s’agit en fait d’une influence inopportune de la culture dans le champ de la théorie. La prise en compte des idéaux ainsi exposés est d’autant plus importante qu’ils furent déjà exprimés par des personnalités aussi variées qu’Arthur Koestler, l’anthropologue français Marcel Mauss, Koeler et Wertheimer de la Gestalt (cette Gestalt, soit dit en passant, fait actuellement l’objet d’un engouement étonnant). Traiter les aphorismes de ces systèmes par le mépris, comme le font la plupart des psychanalystes et des psychologues contemporains, relève d’une forme d’obscurantisme. En effet, ces doctrines insistent souvent sur la nécessité de restituer à l’humain sa dimension sacrée et de lui redonner une dignité que les révolutions scientifiques lui ont peu à peu fait perdre. Il ne serait pas sans intérêt de voir ce que ces théories doivent aux sources du Marxisme. Nous y retrouvons la trace de la philosophie de Husserl, mais aussi beaucoup de notions épicuriennes, ainsi que – c’est le plus étonnant – certaines identités avec le courant philosophique russe tel que Berdiaev nous l’a révélé au début du siècle. Ce n’est donc pas tout à fait un hasard si des traits de philosophies asiatiques se repèrent dans ces systèmes.

Le caractère brouillon des vocabulaires, la multitude des mouvements, leurs fréquentations dérangeantes renvoient à l’académisme psychologique leur caractère puritain, dogmatique et maniaque. C’est pourquoi, si j’ai rappelé tant de noms, parfois inconnus[3] ce n’est pas pour faire œuvre d’érudition, mais pour suggérer la formidable puissance d’ingestion de ces courants de pensée. Il y a dans cette faculté un phénomène qui mérite une certaine attention et je me demande si ces « théories » ne sont pas traver­sées par des intuitions créatrices qui seraient fondatrices d’un nouveau paradigme. La récupération si rapide des discours existants ne serait que la manifestation d’une tentative de ces « fantaisies » pour se frayer un chemin vers la conscience. En Europe ces alternatives pour un nouveau monde se scindent en deux groupes. L’un reste tout à fait ro­mantique, idéaliste sans aucun pragmatisme et semble prendre le relais de l’ancien ésoté­risme, l’autre réunit des groupes très actifs et particulièrement réalistes. La France connaît surtout le courant idéaliste car le second s’accommode mal du conservatisme ambiant. Souvent ces idées du Nouvel Âge font référence à un retour harmonieux de la paix entre les hommes et à la réconciliation entre l’Homme et la Nature. Ce thème se retrouve dans d’autres milieux mais aussi dans l’histoire des hommes depuis des millénaires. Une telle fixité peut-elle avoir un sens ?

Les médecines douces et le mythe du Naturel

La chute de l’enfant divin

Crise de culpabilité de l’Occident

Les nombreuses solutions à la crise masquent mal le sursaut d’une conscience hégémonique attachée à conserver les lumières rassurantes de ses pouvoirs face à la montée d’un chaos qui se trouve être l’envers d’un ordre devenu désuet. Tout cela se joue dans un décor millénariste, dramatique à souhait, quelque peu fantastique. Les morts s’en reviennent de leur sépulture. Leurs faces caverneuses se tournent vers les corps assoupis des vivants, happant leur souffle, leur sang, leur quiétude. Les nuits de l’Homme moderne se peuplent d’angoisses terribles. A l’image de ce que Andréi Tarkovski a montré dans ses films, les guerres viennent maintenant jusque dans nos rêves. Et, comme un enfant persuadé de la toute-puissance de ses gestes, nous souhaitons réparer tout cela : ne suffirait-il pas de déboulonner la Déesse Raison, mise en place en 1789, et de la remplacer par quelque nymphe promue à une nouvelle dignité ? Harmonie convien­drait très bien pour ce rôle qui l’allierait parfaitement à ses petits frères Nombre et Mesure. Au Comité de Salut Public succéderait un Comité National d’Éthique… Et les vieux dogmes rafraîchis reprendraient du service. Il y a dans l’air que nous respirons des relents méphitiques qui tiennent leurs « qualités » d’autres émanations que celles des hydrocarbures. L’atmosphère empeste aussi la culpabilité. La référence à la Révolution Française marque un contexte : à ce moment-là, l’Homme sort d’une période au cours de laquelle Dieu avait été un recours. Dès la fin du XVIIe siècle, la vieille cosmogonie s’écroule et « l’euphorie newtonienne, quand le savant semble prêt à tout expliquer par des lois intentionnellement voulues de Dieu, cède devant l’irreligion prêchée au nom d’une Nature en révolte contre le Créateur »[4]. L’homme est persuadé qu’en la technique repose le secret du bonheur : chacun devient alors libre de gérer son plaisir, ses intérêts et sa terre mise au rang d’objet. Le thème de la liberté restera primordial. Il est tout à fait net que ce terme confond dans un même phonème des notions très diverses telles que l’affranchissement de toute tutelle, l’absence totale de contraintes, y compris corporelles ; ce qui confond nature et asservissement. Or si la conscience dont parlent les psychologues ne peut se concevoir que chez un être affranchi, il est indéniable que celui-ci intègre également ses composantes psychiques instinctives en les « domestiquant » pour les mettre judicieusement au service de sa liberté. Si l’on tient compte de la sagesse de toute expérience humaine, il n’y a pas de véritable liberté qui ne soit d’abord une alliance entre deux termes d’égale puissance. En d’autres termes, l’être libre est celui qui sait résoudre en le sublimant son conflit entre Nature et Culture. Ce point est de toute première importance si nous voulons comprendre les grands principes de la Révolution selon un regard psychologique.

Prométhée technicien réforme la société et l’Homme se veut sans tyran, affranchi, libre. Désormais, la place est faite à cette révolution qui voudra réenchanter le monde. Au nom des idéaux les plus grandioses, les Montagnards massacrent les Girondins (trop impurs, contaminés), la Déesse Raison détourne le peuple de Notre Dame de Paris pour le conduire vers les places où l’on guillotine. Sacrifices dédiés à l’Être Suprême, destinés à purifier l’Homme de ses crimes pour lui arracher sa mauvaise conscience. La “Liberté Naturelle de tous les hommes” produit le Tribunal Révolution­naire et la Terreur. La crise de culpabilité qui étreint alors l’Homme éclate en de terribles tornades lourdes d’agressivité et de violence. L’Homme souffre d’une terrible mauvaise conscience d’avoir souillé la Natura Mater. Ses justiciers lui donneront un Roi et tant d’autres victimes en sacrifice… Les fantômes que Diderot avait entrevus sortent de l’ombre et les barrières de la civilisation lâchent pour laisser passer la horde hurlante des fauves sanguinaires déguisés en démons justiciers de la Nature. L’Homme moderne a-t-il plus de pondération et de sagesse ? D’après les discours cela ne fait pas de doute. Mais la guerre du S.I.D.A. – celle des laboratoires et des politiques – a montré que la bête est toujours là, tapie dans l’ombre, prête à bondir. Alors, l’obscurantisme que certains prédi­sent, est-ce bien celui des canons ? Est-ce celui que nous pourrons compenser à coup de subventions dans la culture européenne ? Michel Henry s’écrie : « Parce que la culture est l’autodéveloppement de la vie, elle se trouve exclue de l’espace européen qui définit la modernité »[5] . Et pour ce penseur, la barbarie s’installe dans la coupure entre savoir et culture, technique et art. Ce sont là des constats, mais cela annonce-t-il pour autant la venue des barbares ? Si nous en croyons les biologistes, la vie renaît sous les microscopes, les scalpels et dans les équations des mathématiciens. Est-ce la barbarie ou le signe inéluctable d’un monde qui meurt ? Ne voyons- nous pas là le triste spectacle d’une philosophie qui n’a pas su définir le mal qui la ronge ? Selon le maître Hegel, ce mal n’existe pas ! Mais si ! s’écrient ceux-là même qui en décrivent les effets. Sidération des sens, silence, conflit intérieur, nous sommes dans l’impasse et nous accusons les média.

Le rôle des média

« Les média corrompent tout ce qu’ils touchent en plaçant dans l’inconsistant… l’être de l’Essentiel, à savoir l’accroissement en soi de la vie selon sa temporalité propre »[6] La rumeur anti-média s’est largement amplifié depuis que ces lignes ont été écrites. Chacun y va de sa rengaine, des politiques aux scientifiques, en passant par les sportifs ou les intellectuels. Pierre Bourdieu s’est constitué une image de fer de lance dans la dénonciation des excès des media.

Mais cela ne l’empêche pas de s’en servir pour cultiver son image de pourfendeur polydirectionnel.

C’est un peu comme si nous donnions un violent coup de pied à notre téléviseur parce qu’il nous annonce une mauvaise météo ou la chute des actions Alcatel.

Les media sont un outil et, selon toute vraisemblance, nous ne savons pas nous en servir, pas même les journalistes d’ailleurs…

Et si nous faisons de tels procès aux média, c’est bien parce que quelque chose se révèle à travers eux et probablement à leur insu. Il semble bien que nous projetions sur les « média » les dérives de notre propre culture. Ce ne sont pas les vecteurs d’information qui sont dévoyés, ce sont les informations propagées qui montrent une réalité ne correspondant plus à ce que nous attendions. L’homme occidental ne veut pas de ces informations qui lui renvoient une image si ingrate de sa culture. Pour une foule d’individus, il serait préférable que l’information entretienne la langueur silencieuse des abîmes de l’inconscient pour ne laisser transparaître que la beauté et la vérité. C’est d’ailleurs le rôle de certaines émission des télévision à la sauce sucrée que d’effacer les douleurs de la conscience.

Ce ne sont pas les média qui sont corrompus[7], mais bien plutôt les vérités qu’ils dévoilent qui présentent un théâtre aux héros pitoyables, nous, notre culture, les agents de nos sociétés. Pour une fois, dans notre culture, apparaît un décalage entre le phénomène vie et sa représentation imaginaire.

Reprenons la phase de M. Henry en y glissant un autre sujet : « L’Homme Blanc du Nord corrompt tout ce qu’il touche en plaçant dans l’inconsistant… l’être de l’Essentiel, à savoir l’accroissement en soi de la vie selon sa temporalité propre »[8]. Et le sens devient réaliste.

Mais cette révélation n’est-elle pas positive ? Est-il permis de penser que nous ne confondrons plus le Noir d’Afrique avec celui de nos rêves angoissés; la sorcière avec nos compagnes, le maghrébin avec le Maure… ? Nous sommes bien en pleine confusion quand nous parlons de barbarie, mettant notre monde au milieu de toutes les terres habitées. Une cultures qui se met au centre de la modernité en exclut toutes les autres. Mais si elle accepte le dialogue/rencontre, un débat d’« auto-accroissement de la vie » (au sens où l’entend Michel Henry) peut s’engager… à condition, bien sûr, d’accepter le risque de l’inconnu. Car ce qui est au plan des na­tions l’est aussi à celui des savoirs. Depuis des siècles, le morcellement de la science profite à une certaine cosmogonie dont la conscience est le centre. Nous avons pillé la planète au profit de l’Homme Blanc du Nord et nous avons exploité, razzié les patrimoines culturels des autres savoirs, des consciences autres dont le seul tort était d’être différentes. Et quand ce mouvement d’auto-accroissement de la vie à l’échelle planétaire ne se nourrit plus des seules qualités de la conscience blanche, celle-ci s’étiole, perd ses pouvoirs et meurt. Nous pouvons dire que la Nature n’aime plus l’Homme Blanc du Nord. Il y a des peuples qui agonisent après que leur totem se soit brisé. Notre civilisation doit savoir mourir car ses totems sont morts. Nietzsche ne l’avait-il pas dit ? Il n’était que poète…

Si les media me paraissent devoir être affranchis des suspicions qui pèsent sur eux, on sait que, derrière l’outil, il y a des Hommes, les journalistes. Et ceux-ci, on peut l’avancer, ne connaissent pas leur outil. Il n’est pas sûr qu’ils nous apprennent à bien mourir, au sens de civilisation, bien entendu.

[1] – Les décisions de G. W. Bush junior sont, de ce point de vue, exemplaires. Qu’importe que la planète crève pourvu que la machine de production américaine continue de fonctionner.

[2] – Le dernier prophète que l’Islam attend, celui de la fin des temps.

[3]– In  Lierre & Coudrier n°8, 1987, p.8.

[3] – Dans la bibliographie je donne des repères possibles.

[4] – Robert Lenoble, Histoire de l’idée de Nature, Ed. Albin Michel, 1969 ; p.364.

[5] – Michel Henry, La Barbarie,1987, éd. Grasset, Paris.

[6] – Ibid, p.197.

[7] – Notons en passant que l’image évoqué par Michel Henry renvoie très précisément aux représentations très anciennes des démons. La corruption d’abord, l’inconsistance ensuite puis la négation de la vie…

[8] – Ibid, p.197.