La question de l’homosexualité chez les Lyéla

science générale de l'Homme

Y a-t-il des homosexuels chez ce peuple ?

PIERRE BAMONY

Nous avons opté, dans ces recherches sur les Lyéla, pour le présupposé suivant : l’anthropologie, en tant que science générale de l’Homme, concerne tous les aspects de la dimension humaine. En ce sens, même si l’anthropologie africaniste, du moins, celle que nous connaissons, occulte la question de l’homosexualité chez les peuples sub-sahariens, nous avons choisi de nous interroger sur cette question, même si l’échantillon sur lequel nous nous fonderons pour en parler paraît scandaleusement insignifiant. II le paraît, certes, faute d’une attention suffisante à ce phénomène.

A cet égard, et jusqu’à ces dernières années, nous raisonnions comme tout le monde. En effet, nous nous fondions sur notre ignorance de ce phénomène, à tout le moins, de manque de preuves visibles, réelles, expérimentales même pour soutenir mordicus, face à nos interlocuteurs qu’un tel phénomène ne saurait exister chez les peuples que nous prétendions bien connaître. Notre position, comme le commun des individus dont la conscience est pétrie de dogmatismes infondés, d’idées préconçues, de certitudes absurdes, se fondait sur une pétition de principe[1]: de ce que nous ne voyions pas dans la vie de tous les jours nous concluions, sans démonstration ni preuves, de son impossibilité d’existence. Nous avions une position similaire, comme beaucoup de gens dénués de puissance sorcellaire que les sorciers ne peuvent exister jusqu’à nos expériences amères de ces dernières années, à notre brutal et douloureux réveil face à ce phénomène.

Cependant, avant d’en venir à l’analyse comportementale des individus de notre échantillon, tâchons de comprendre ce phénomène humain d’un point de vue global. Nous verrons, d’abord, qu’il est aussi ancien que la longue histoire de l’Humanité ; ensuite, nous donnerons un bref aperçu des débats contradictoires qu’il suscite en science, des certitudes acquises en psychanalyse sur sa nature ; enfin, nous évoquerons sa place dans quelques travaux anthropologiques, notamment ceux de Margaret Mead.

Chapitre I

L’histoire des peuples nous apprend que, non seulement la pratique homosexuelle, mais même les comportements de certains individus inclinent à les qualifier comme ayant des mœurs sexuelles du semblable. Déjà, dans l’Ancien Testament, ce phénomène est évoqué à maintes reprises.

Mais, le fait qui demeure remarquable est la colère de Dieu contre Sodome[2] et Gomorrhe (Gn. 19, 1 à 29). En effet, les mœurs sexuelles de cette ville où toutes les pratiques sexuelles paraissaient permises, dont les formes d’amour du même ou du semblable – et ceci de façon irréfragable – ont mis le Dieu hébreux tellement en colère qu’il la détruisit avec violence et fracas et décima toute sa population, sauf Loth et ses filles, qui avaient trouvé grâce à ses yeux. Une telle pratique, sans aucune explication, semble, pour les auteurs de la Bible moralement condamnable. Mais, la condamnation n’enlève pas pour autant l’effectivité du phénomène. Il est même possible d’interpréter le fait que Dieu ait sévèrement puni cette ville résulte plutôt de l’excès de ces mœurs sexuelles. Le passage que nous évoquons montre comment Loth a été assailli par les habitants de la ville qui voulaient contraindre ses hôtes (les anges de Dieu se manifestant sous des formes humaines) aux pratiques de leurs mœurs.

Par rapport à cette condamnation sans appel des mœurs sexuelles entre sexes semblables, Platon est, sans doute l’un des rares auteurs de l’Antiquité à tenter d’apporter une explication de type rationnel à ce phénomène. Pour montrer le caractère archétypal des diverses formes de tendances sexuelles chez les hommes, ce philosophe se fonde, en de pareils cas, sur le mythe fondateur et originaire[3] des réalités humaines. Dans le Banquet, le discours d’Aristophane évoque longuement, par le biais d’un mythe, entre autres, les amours androgynes mâles : « Ceux qui sont une moitié de mâle… aiment les hommes et prennent plaisir à coucher avec eux et à être dans leurs bras… sont parmi les meilleurs parce qu’ils sont les plus mâles de la nature. Certains disent qu’ils sont sans pudeur, c’est une erreur : ce n’est point par impudence, mais par hardiesse, courage et virilité qu’ils agissent ainsi… et en ceci une preuve convaincante, c’est que, quand ils ont atteint leur complet développement, les garçons de cette nature sont les seuls qui se consacrent au gouvernement des Etat » [1964 : 51 ].

Même si Aristophane, en tant que citoyen grec, privilégie forcément les amours entre mâles, ce que Platon essaie de nous enseigner est clair : chaque individu, durant toute sa vie est à la recherche de son âme sœur. Cette recherche résulte des prédispositions des êtres humains en vertu de leur appariement originel. Ainsi, selon cet auteur, les individus qui ont été associés au sexe opposé sont exclusivement préoccupés de rechercher et de trouver leur moitié dans la figure d’une femme. Il pense, d’ailleurs, que les conjoints de ce type sont, en général, infidèles. En revanche, les individus issus d’un couple archétypal du même sexe sont les meilleurs parce qu’ils sont mieux adaptés au monde et au gouvernement des affaires du monde. Les couples homosexuels masculins, en particulier, sont ordonnés aux postes de commandement. Un tel mythe invite à comprendre la place de ce type de mœurs sexuelles dans la société grecque.

En effet, André Bernand, tout autant qu’Elisabeth Badinter soulignent, dans leurs travaux respectifs, le caractère ordinaire de telles mœurs dans la Grèce antique. Le premier montre que le mode d’éducation des adolescents, leur attachement aux enseignements, à la formation auprès d’un adulte, approfondit les liens humains entre les uns et les autres et peut même, le plus souvent, aller au-delà de la simple éducation : ils se transforment en amour. Mais, ce sont les relations sexuelles entre un maître et un disciple qui sont les plus courantes comme l’écrit André Bernand : « De douze à dix-huit ans, en effet, l’adolescent, tout en restant sous la tutelle de sa famille et sous la surveillance du sophroniste et, à la palestre ou au gymnase, du gymnasiarque, pouvait se mettre sous la protection d’un adulte auquel il témoignait son affection en lui permettant le coït anal ou intercrural » [1991 : 34]. Ainsi, reconnaît-il, on ne peut pas dire que la société de la Grèce antique tolérait les amours homosexuelles en raison de leur dimension courante et fort répandues. Bien au contraire, l’hétérosexualité avait été comme bannie de l’agora. Néanmoins, cette société n’admettait qu’une seule forme de relation homosexuelle : celle qui se pratiquait entre professeur et disciple. A l’inverse, la copulation entre deux adultes, en raison du rôle passif tenu par l’un d’eux, était proscrite. Cette posture lui semblait indigne du rang d’un homme libre à qui il sied de soumettre les adolescents à ses besoins sexuels[4]. Pour parvenir à ses fins, tous les moyens sont bons, y compris magiques. Ceux-ci, selon cet auteur, apparaissent comme un art efficace de séduction des jeunes adolescents. « L’homme qui souhaitait susciter l’amour d’un garçon pouvait lui aussi recourir aux charmes. Quoique les textes magiques ne donnent le plus souvent que le nom de la mère de l’intéressé sans préciser sa condition ni son âge, on peut dire qu’il s’agit généralement d’un jeune homme convoité par un adulte » (p. 294).

On comprend que, de nos jours, dans sa recherche sur la genèse « De l’identité masculine », Elisabeth Badinter ose parler de « pédagogie homosexuelle ». Son intention n’est pas de faire l’apologie de ce type de mœurs. Elle se contente d’analyser un état de fait qui a eu cours dans l’histoire humaine et qui se pratiquait jusque récemment chez des peuples d’Océanie. « La pédagogie homosexuelle…, écrit-elle, est l’apprentissage de la virilité par le biais de l’homosexualité. Idée étrange pour bon nombre d’entre nous, qui recèle pourtant une vérité cachée.

La pédagogie homosexuelle, beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit souvent, apparaît dans des sociétés où la virilité a statut de valeur morale absolue » [1991 : 121 ]. Pour montrer cette « vérité cachée », l’auteur s’appuie sur une riche et abondante documentation qui confirme ces pratiques humaines, vieilles et répandues. Chez les Hellènes, l’œuvre majeure d’Homère, l’Iliade, est un bel éloge poétique, non seulement de la beauté des corps athlétiques d’adolescents et d’adultes, mais, au-delà de la plastique, des champs de la grandeur des sentiments amoureux dont l’exemple le plus éminent est, sans conteste, celui d’Achille et de Patrocle. On connaît le grand amour du sage empereur romain Hadrien pour son favori Antinoüs dont il vénéra la mémoire, de façon officielle, après la mort précoce de celui-ci.

Cette « pédagogie homosexuelle »[5] est constante de l’Antiquité grecque à la civilisation romaine, des pays scandinaves du Moyen-Age aux Samouraïs japonais. Sa réalité n’est donc pas spécifique à un continent, à un ensemble de peuples qui seraient, par de telles pratiques sexuelles, moralement qualifiés de corrompus, dégénérescents, mais elle semble quasi universelle. On sait, depuis les travaux de Gilbert H. Herdt sur les populations guerrières Sambia et Baruya, soucieuses de leur masculinité qu’elles ont érigée au rang de valeur absolue, vitale pour leur survie biologique, cette « pédagogie homosexuelle »a été imposée entre adultes et adolescents comme une obligation. En d’autres termes, tout individu inquiet de la santé de sa virilité doit pratiquer, même à titre transitoire, l’homosexualité comme une véritable propédeutique à l’hétérosexualité. C’est, du moins, ce que reconnaît Elisabeth Badinter quand elle écrit que « Chez les Sambia, l’identité transmise par le sperme donne lieu à une fellation homosexuelle ritualisée. Les hommes considèrent l’insémination constante comme le seul moyen pour que les garçons grandissent et acquièrent la compétence virile… Fellation et copulation sont obligatoires dans un cadre ritualisé. Les garçons ne pratiquent la fellation qu’avec de jeunes célibataires qui n’ont pas eu de rapports sexuels avec des femmes, et donc n’ont pu être contaminés par elles. Mais la fellation n’est pas réciproque. Les pourvoyeurs de sperme n’en reçoivent pas. Désirer sucer le pénis d’un garçon pré pubère serait une perversion[6]… » [1991 : 126].

Chapitre II

Malgré ces preuves générales du caractère naturel, normal même des relations homosexuelles, ce type de copulation et de liens humains du même sont toujours en question dans l’esprit de la majeure partie des gens et suscitent même des débats interminables. L’homosexualité est problématique à un double titre : d’un point psychanalytique, d’une part, et de l’autre, des études contemporaines sur le cerveau. Au début du XXe siècle, Freud a été le premier à proposer une explication de type scientifique de ce phénomène humain. Son analyse est la suivante : pour comprendre ce fait il faut partir de l’objet sexuel lui-même, qui autorise à parler de déviation[7]. En reprenant le mythe originaire des êtres humains indivis, développé par Aristophane dans le Banquet de Platon, Freud propose la typologie ci-dessus : il y a, d’abord, ceux qu’il appelle « les invertis absolus », en l’occurrence, les homosexuels. Leur objet sexuel de prédilection est un individu du même sexe qu’eux ; ce qui, en revanche, provoque de leur part une indifférence totale pour les individus de sexe opposé, parfois même une profonde hostilité, voire une aversion sexuelle. Même s’il tente l’aventure, il n’y éprouvera aucun plaisir. Ensuite, il mentionne « les invertis amphigènes (hermaphrodisme psychosexue »l[8]). II s’agit, de nos jours, des bisexuels. Ceux-ci copulent indifféremment avec l’un ou l’autre sexe, en éprouvant du plaisir sans aucun sentiment d’aversion. Ils ne cherchent pas à s’attacher à un objet sexuel exclusif comme source unique de plaisir. Enfin, Freud parle d’ « invertis occasionnels » [1977 : 19]. Ce type de relation résulte de contraintes extérieures aux individus ; parfois, de circonstances exceptionnelles. Ainsi, comme dans toutes les prisons du monde, il a lieu quand l’objet normal, en particulier, le sexe opposé, fait défaut pendant longtemps. Dès lors, on peut dire qu’il est lié soit à des circonstances extérieures, soit à l’influence d’un milieu humain donné. Cependant, il ne détermine pas, par après, le comportement sexuel définitif de ce type d’individus.

Néanmoins, Freud reconnaît que, du fait de la norme sexuelle, c’est-à-dire l’hétérosexualité reproductrice et conservatrice de l’espèce humaine, l’inversion est perçue, considérée et jugée comme une perversion, voire une conduite dégénérescente. La raison de ce jugement est donnée par Freud lui-même : « L’inversion fut, d’abord, considérée comme le signe d’une dégénérescence nerveuse congénitale. Cela s’explique par le fait que les premières personnes chez lesquelles les médecins ont observé l’inversion étaient des névropathes, ou du moins en avaient toutes les apparences. Cette thèse contient deux affirmations qui doivent être jugées séparément l’inversion est congénitale, l’inversion est un signe de dégénérescence »[1977 : 211].

Concernant la dernière thèse, Freud s’attache à réfuter l’abus de langage fort répandu en son temps. On considérait comme facteur susceptible de dégénérescence « toute manifestation pathologique dont l’étiologie n’est pas évidemment traumatique ou infectieuse » (p. 21). On ne peut parler, reconnaît Freud, de dégénérescence s’il n’y a pas d’altérations graves dans la fonction et les activités de l’individu et si d’autres déviations n’ont pas cours dans sa conduite ordinaire. En ce sens, les invertis ne peuvent être considérés comme des gens atteints de dégénérescence, hormis l’impérialisme de l’opinion, des dogmatisme religieux de bon aloi ; d’autant plus qu’on remarque même chez certains d’entre eux « un développement moral et intellectuel (qui) peut même avoir atteint un très haut degré »(P.22). En outre, ils ne sont pas atteints d’autres formes de déviations qu’on pourrait qualifier de graves. Dès lors, il faut rejeter ce terme de « dégénérescence » quant aux pratiques sexuelles – inverties, au moins pour deux raisons : d’abord, en vertu de l’ancienneté de telles pratiques dans les civilisations de l’antiquité, grecque et romaines, entre autres ; ensuite, parce que l’inversion sexuelle se pratique chez des peuples non- européens qu’on ne qualifie pas pour autant de dégénérescents.

Quant au caractère « congénital » de l’inversion sexuelle, on en débat encore de nos jours, notamment, depuis la publication de Simon Levay sur l’origine génétique-ou supposée comme telle- de l’homosexualité. De quoi s’agit-il ? Sans approfondir les recherches de ce savant, ce qui n’est pas l’objet principal de notre analyse ici, on peut dire que l’intention de Levay est honorable, sincère et bonne : il veut contribuer, par un éclairage génétique sur les structures du cerveau qui modèle, en partie du moins, le comportement humain, y compris sexuel, à combattre les opinions du vulgaire sur les homosexuels. Ce savant fonde ses analyses de ce phénomènes sur deux études différentes : d’abord, il s’appuie sur les travaux de Geoffrey Raisman et son équipe de l’Université d’Oxford, effectuées dans les années 1960 sur les animaux. Il s’agit de rechercher, dans le cerveau, la cause du dimorphisme sexuel. Ces recherches et, bien d’autres semblables, l’ont amené à constater qu’il y avait une nuance de taille de l’organisation synaptique dans les zones de l’hypothalamus, en particulier, dans un conglomérat de cellules dit du noyau de l’aire préoptique. Cette découverte a conduit ces savants à affirmer que le volume du noyau de l’aire préoptique est plus important chez les mâles que chez les femelles. En conséquence, la recherche neuroanatomique amène à établir, d’une part, des différences entre le cerveau des hommes et celui des femmes et, de l’autre, entre le cerveau des hétérosexuels et celui des homosexuels.

Ensuite, encouragé par ces premiers résultats, Simon Levay s’emploie à examiner, dans les années 1990, quelques cerveaux humains pour voir s’il existe une différence de taille de cette zone (neurones de l’aire préoptique médiane) selon l’attirance sexuelle des individus. A cette fin, il se livre à l’examen de l’hypothalamus de dix-neuf homosexuels, victimes du Sida et seize hétérosexuels parmi lesquels six sont également décédés de la même maladie. Nous passons sous silence la minutie de ses mesures et de ses examens. La lecture qu’il donne du résultat de ses recherches est la suivante : « L’interprétation la plus simple de ces résultats est d’admettre que la région Xq28 du chromosome X contient un gène dont dépendent les préférences sexuelles des hommes. Cette thèse est celle qui montre le mieux que l’homosexualité humaine est soumise à des facteurs héréditaires, et c’est aujourd’hui la plus convaincante, parce que les chercheurs ont directement examiné l’information génétique, l’A.D.N. Toutefois, les résultats devront être confirmés. Plusieurs découvertes de gènes associés à des traits de la personnalité ont été réfutés, et le gène qui semble lié à l’homosexualité n’a pas encore été isolé »[« Pour la Science », 35].

Cette dernière nuance qui, à nos yeux, doit toujours faire la différence entre les expériences scientifiques concrètes et l’interprétation de leurs résultats dans laquelle le scientifique ne peut faire l’économie d’une certaine philosophie, fruit de sa vision du monde, a permis à William Byne d’apporter quelques nuances de taille. Dans un article sur les « Les limites des preuves biologiques de l’homosexualité » [« Pour la Science », 36], il pense qu’on n’est pas encore loin du préjugé vulgaire selon lequel les homosexuels masculins sont efféminés et les saphistes, masculinisées. Dès lors, on confine l’homosexualité dans un schéma immuable en raison de son caractère inné ou génétique et on proscrit du même coup toute liberté du choix des partenaires sexuels. II conteste même la validité de l’hypothèse de Simon Levay en montrant qu’il est, sans doute, fallacieux de déterminer les choix des partenaires sexuels sous le seul angle de la dimorphie[9]. Mieux, ils sont polymorphes. On peut admettre, selon William Byne, dans l’état actuel des recherches et du fait de leurs caractères lacunaires qui ne permettent pas d’avoir des données précises et exactes, voire, en un sens, du fait de l’insuffisance des connaissances qu’on peut en tirer, que ce ne serait pas scientifiquement raisonnable de se fonder sur elles pour déterminer exactement l’orientation sexuelle des individus. Ces études n’apportent pas encore une information incontestable sur les mécanismes génétiques de transmission de l’homosexualité, ainsi qu’il l’explique lui-même dans cette Revue : « Toutes les données sur l’existence de caractères biologiques innés responsables de l’homosexualité sont discutables : les études génétiques pâtissent de la confusion inévitable entre l’acquis et l’inné, qui entrave les études de la transmission héréditaires des caractères psychologiques. Les travaux sur le cerveau reposent sur des hypothèses douteuses, d’après lesquelles le cerveau des hommes n’est pas identique à celui des femmes[10]. Les mécanismes biologiques qui ont été proposé pour expliquer l’homosexualité masculine ne s’appliquent généralement pas à l’homosexualité féminine …(P.36.)

En fait, la pertinence de cet article réside dans la volonté du scientifique de montrer que l’homme échappe, en partie, en tant que sujet libre, aux purs mécanismes ou déterminismes rigides du fonctionnement biochimiques de son corps. Même s’il est mû par l’influence de ses hormones, il a suffisamment de ressources spirituelles pour les réguler et prendre ainsi une distance raisonnable par rapport à leur pouvoir en lui. Les recherches biologiques doivent contribuer à montrer que le tempérament, tout autant que l’environnement familial, ne sont pas forcément décisifs dans le choix des partenaires sexuels, entre autres phénomènes ou conduites humains. Selon William Byne, « les réponses aux questions sur le débat de l’origine de l’homosexualité se ne trouvent peut-être pas dans la biologie du cerveau, mais dans les cultures que ces cerveaux ont créées » (p. 41). C’est justement dans ce sens qu’il nous possible de replacer les travaux de Margaret Mead sur certaines populations de l’Océanie.

Chapitre III

On peut considérer la plastique de l’enfant comme une nature neutre[11] susceptible de prendre toutes les figures possibles sous l’influence des éducations reçues (familiale, milieu socioprofessionnel, école, lieu de travail, culture etc.,). Au niveau sexuel, on ne peut pas dire qu’il y ait prédétermination systématique et absolu du choix des partenaires ou objets sexuels. Même sur ce point, la sexualité, c’est-à-dire la libido, semble plutôt perverse dès lors qu’elle est susceptible de s’adonner à toutes les sources possibles de plaisir, en dehors de toute considération morale judéo-chrétienne. C’est en ce sens que les analyses de Mead sur la plastique indéterminée de l’enfant nous paraissent universelles par leur pertinence. Mead reconnaît que « …c’est la nécessité devant laquelle se trouve tout individu, d’avoir les milles et une raisons affectives approuvées non seulement par une société donnée à une époque déterminée, mais par l’ensemble de son propre sexe par opposition à l’autre, qui, de multiple façons conditionne l’évolution de l’enfant et est à l’origine de tant d’inadaptations sociales. Beaucoup attribuent celles-ci à une « homosexualité latente ». Mais cette opinion est précisément déterminée par l’existence d’une dualité de tempérament reconnue par notre société ; c’est le diagnostic a priori d’un effet, non le diagnostic d’une cause. C’est un jugement qui s’applique non seulement à l’inverti mais aux individus infiniment plus nombreux qui s’écartent du comportement défini par la société pour leur sexe » [1978 : 272].

A partir de ces données générales, elle montre que, chez les Chambuli, par exemple, les rapports, au niveau comportemental, entre les deux sexes sont fort complexes. Ainsi, par leur nom même, les hommes sont, en apparence, considérés comme les chefs de famille et, à ce titre, maîtres des épouses autant que des propriétés, comme les demeures. En fait, et de façon sous-jacente, seules les femmes déterminent le pouvoir réel et prennent des initiatives. Au niveau sexuel, la société organise des fêtes au cours desquelles deux catégories de masques se manifestent : les hommes mûrs portent des masques mâles, et les plus jeunes se glissent sous des masques femelles . Ces jeunes gens se plaisent à jouer des invertis en se mêlant au groupe des femmes. Sous cette pseudo-apparence liée à l’ambiance festive, ils se livrent complaisamment à une parodie d’homosexualité. A cette parodie, les femmes prennent part activement. Selon Mead, en effet, « avant l’arrivée des masques , les femmes s’amusent à mimer entre elles des rapports sexuels » [1977 : 231]. Dans cette société, la parodie publique et festive permet de brouiller les pistes de la dichotomie sexuelle, de faire éclater les frontières étanches entre chaque catégorie de sexe. Les deux sexes miment l’amour du même sans l’accompagner de pratiques effectives, pour indiquer, à tout le moins, sa possibilité. L’amour du même, sous sa figure théâtrale, ne semble pas être frappée d’abjection morale, d’un anathème religieux de type judéo-chrétien.

En analysant la place des individus qu’elle qualifie d”atypiques”, en l’occurrence, les invertis psycho-sexuels, elle montre même que si le comportement ordinaire de ceux-ci les dispose à vivre comme des étrangers au milieu de leurs civilisations, comme celles des Arapesh et des Mundugumor, il n’en demeure pas moins qu’ils sont considérés comme parfaitement normaux. En raison de leur vie psycho-sexuelle, les invertis masculins éprouvent des sentiments féminins qui, dans d’autres sociétés où ils seraient à contre sens de leur organisation sexuée, seraient, pour eux, causes de tourments et de beaucoup de souffrances. Or, dans ces deux sociétés, il n’en est rien comme le montre l’exemple qu’elle donne d’un « individu atypique »: « Ombléan aimait certes les enfants, et ne ménageait pas sa peine pour nourrir une vaste famille : on ne prétendait pas pour cela qu’il n’agissait pas en homme, et personne ne l’accusait d’être efféminé. En aimant les enfants, l’ordre et la tranquillité, il se conduisait peut-être comme certains blancs, comme les hommes d’une tribu inconnue, mais certainement pas plus comme une femme mundugumor que comme un homme de cette même tribu. II convient de noter qu’il n’y avait pas d’homosexualité ni chez les Mundugumor ni chez les Arapesh »[1977 : 262].

L’évocation de ce fait nous permet d’aborder l’objet de cette analyse, à savoir : y a -t-il de l’homosexualité, au niveau des conduites du moins, chez les Lyéla ? En vertu de l’ensemble des analyses précédentes, nous ne pouvons pas raisonnablement douter d’une telle éventualité ; à moins d’admettre que les peuples sub-sahariens soient des humains exceptionnels, ce qui reste à prouver. Les cas que nous évoquerons jouissent, de la part des Lyéla, d’une reconnaissance effective ou implicite de la singularité de leur état d’ « individus atypiques » selon l’expression de Margaret Mead. Certes, l’impératif catégorique, chez les Lyéla, qui oblige tout le monde à se marier, à procréer et à éviter ainsi la possibilité du désordre moral qui pourrait résulter du statut de femmes non mariées, dès lors qu’ils se fondent sur le principe de la faiblesse des hommes pour l’attrait de l’autre sexe, par exemple des femmes célibataires, rend presqu’impossible l’effectivité de copulations homosexuelles. Il ne viendrait pas à l’idée d’un Lyél de solliciter un autre dans ce sens : au mieux, il serait ridiculisé et traité de dément ; au pire, il serait battu, humilié physiquement et moralement par tout le monde.

Cependant, si nous ne pouvons parler objectivement de relations homosexuelles chez ce peuple, il existe néanmoins des « individus atypiques » comme le montre l’exemple des trois personnes ci-après. Le premier est celui de Bewalkiéla Bamouni ; le second est celui de l’un de ses fils, Bessana Barnabé Bamouni ; le troisième, une jeune femme, Edua, habitant à Goumédyr (Réo), comme les deux premiers.

D’abord, Bewalkéla Bamouni était un polygame, père de nombreux enfants. Mais, comme chef de sa cour[12], il n’habitait pas dans la maison de la première épouse comme le veut la coutume lyél, car l’architectonique d’une enceinte familiale ou cour obéit toujours à des normes strictes. Bien au contraire, cet homme se construisit une maison, à l’image de celles des femmes, mitoyenne à celle de sa première épouse, pour respecter les règles de l’habitat. En fait, il avait agi ainsi pour les raisons suivantes : il avait tenu à décorer lui-même sa maison selon son goût, et non selon celui de ses femmes. II disposait, à l’entrée de la pièce principale, d’un pot en terre comme une réserve d’eau potable. II le remplissait lui-même en allant chercher l’eau au puits devant sa cour selon le même mode de transport que les femmes. Certes, il ne cherchait pas la compagnie des femmes, mais il se distinguait quelque peu des hommes par des bijoux qu’il portait aux poignets. II n’avait pas non plus besoin de ses femmes pour se faire à manger : il allait chercher lui-même du bois au champ et il prenait plaisir à faire sa propre cuisine. II en servait, avec délicatesse, à ses visiteurs, gens du quartier, et ses hôtes venus de l’étranger. II vécut ainsi, en assumant parfaitement sa fonction de chef de cour et ses autres responsabilités d’homme, jusqu’à sa mort. Nul ne s’offusquait de son comportement efféminé, de son choix d’assumer des tâches spécifiquement féminines selon le partage des travaux vitaux dans cette société[13]. Sa manière d’être n’a pas dû apparaître comme une anomalie que les Lyéla s’évertuent, pourtant, à nier de diverses manières.

Quant à son fils Barnabé Bessana Bamouni, il est le seul à avoir hérité du comportement de son père. Comme lui, il n’est pas efféminé et il a dû se marier selon l’exigence des coutumes lyéla. Mais, à l’inverse de son père, il ne semble pas avoir honoré pendant longtemps son devoir de mari. II éprouve même de l’aversion pour ce type de relations sexuelles. Vivant à l’étranger[14] et jouissant d’une plus grand liberté par rapport à l’omniprésence du regard de la famille, il dût vite y renoncer. En effet, après plusieurs années de mariage, on ne conçoit pas que le couple n’ait pas d’enfant. D’après des indiscrétions de son épouse, il serait devenu impuissant. Car même en partageant, par devoir, le même lit que son épouse, pour sauver les apparences sans doute, il s’abstient désormais de l’honorer sexuellement. Cette indifférence oblige, en général, toute femme, chez les Lyéla, à fuir son époux pour un autre homme ; ce geste indique qu’il n’y a pas de divorce du fait du mari, puisque le mariage y apparaît comme indéfectible.

Le cas d’Edua ne pose aucun problème particulier à sa belle-famille puisqu’elle a enfanté. On sait seulement qu’elle a une plastique plutôt masculine. Elle agit en tout comme un homme et elle domine les situations, le jour. Cette domination sur les femmes de sa génération est grandement facilitée par sa voix qui s’impose aux autres. Elle s’acquitte naturellement de sa tâche de femme au quotidien ; ce qui ne la singularise pas malgré un comportement masculinisé.

Cependant, en dehors des cas qui nous marqué et qui ne mettent pas en cause l’existence d’autres, il est raisonnable d’affirmer qu’en vertu des sécrétions hormonales auxquelles chaque sujet humain est soumis et auxquelles il répond selon la nature de son inhibition propre, donc, de l’impulsion de la nature, on peut parfaitement supposer les pratiques homosexuelles chez les adolescents[15]. De sept ans jusqu’à l’âge de la puberté, voire jusqu’au mariage, les enfants et les grands adolescents partagent le même dortoir. Rien n’interdit de penser, à défaut de le prouver expérimentalement chez les Lyéla, des passages à l’acte avec les plus jeunes d’entre eux. Après tout, selon Jared Diamond, les relations sexuelles sont essentiellement pourvoyeuses de plaisir. D’après ses analyses, il faut chercher la réceptivité sexuelle permanente, entre autres de la femme, dans la recherche « du plaisir comme but premier de l’activité » [1999 : 80] sexuelle chez l’espèce humaine. Parmi les autres vivants, les femelles sont très souvent peu réceptives et l’accouplement n’a pas pour finalité première la recherche du plaisir mais la conservation et la perpétuation ou la survie de l’espèce elle-même. Mieux, « l’exception humaine que représente la dissimilation de l’ovulation, la réceptivité permanente et l’importance du plaisir dans notre sexualité, s’explique forcément par l’évolution » (p. 81). Dès lors, le but de la copulation n’est pas nécessairement la procréation comme l’enseigne le Judéo-christianisme, mais bien la recherche du plaisir. Quels que soient les moyens mis en oeuvre pour atteindre ce but (hétéro ou homosexuels), ce qui importe, c’est la finalité : l’accomplissement du plaisir. Le but de la relation sexuelle, c’est, en dernier ressort, cet accomplissement du plaisir qui enferme l’être humain dans toutes les stratégies possibles pour y parvenir.

Ces données nous enseignent que la répugnance que l’on peut éprouver pour les copulations homosexuelles n’est fondée que sur les représentations sociales, nos préjugés en quelque sorte. Les hommes tiennent fortement à leur reproduction qui n’est possible que dans l’hétérosexualité selon les voies dites naturelles. Celle-ci comporte donc toujours une utilité pour l’espèce dès lors qu’elle peut être génératrice de vies nouvelles, à l’encontre de l’homosexualité qui est perçue comme essentiellement fondée sur la recherche du plaisir. Comme l’écrit Margaret Mead, l’homosexualité ou l’hétérosexualité se ramène, en dernier ressort, au monde socioculturel, à l’univers civilisationnel qui influence les mentalités dans le sens du respect des formes d’expression sexuelle ou, au contraire, dans le sens de leur aversion. S’il y a du déterminisme des caractères individuels et de la préférence pour les objets sexuels, il faut les lier à l’essence particulière des sociétés humaines et à leur capacité du respect de la singularité des individus. C’est une telle pensée que Mead exprime quand elle écrit : « Si les traits de caractère que différentes sociétés considèrent comme propre à un sexe, ou à un autre ne le sont pas en réalité, mais sont seulement des virtualités communes à tous les humains, et qui ont été attribuées en partage soit aux hommes, soit aux femmes, l’existence de l’individu atypique- qui ne doit plus être alors accusé d’homosexualité latente- est inévitablement dans toute société qui établit des rapports artificiels entre, par exemple, le sexe et le courage, et un égotisme affirmé, ou encore le sexe et l’esprit de socialité. II faut ajouter que la nature réelle du tempérament des individus de chaque sexe ne correspond pas obligatoirement au rôle que la civilisation leur assigne, cela ne manque pas d’avoir des répercussions sur l’existence de ceux qui naissent doués du tempérament que la communauté attend d’eux » [1978 : 272-273].

Dans la perspective d’une telle analyse, nous pouvons dire qu’il doit y avoir des comportements homosexuels chez les Lyéla, même s’il est formellement impossible de montrer des actes copulatoires homosexuels avérés ; d’autant plus que dans ses recherches sur les Lyéla, Blaise Bayili mentionne une information pertinente sur ce point, qui nous avait échappé malgré plus de deux de décennies de recherches sur le terrain[16]. En effet, comme le chef de terre a une place centrale, chez les Lyéla, son décès est perçu comme une quasi calamité, une catastrophe. La mort du garant de la stabilité, de la sécurité sociale, de l’ordre communautaire ouvre la voie symboliquement à l’instauration de toutes les formes de désordre possibles. C’est pourquoi, à l’occasion de la célébration de ses funérailles, dans beaucoup de villages, on permet une mise en scène de ce trouble de l’ordo rerum. Ainsi, dans les villages Nuna (Nebwa), et Nebwela, la théâtralité de l’inversion des choses se joue sur le plan de la capture d’animaux domestiques et du pillage des vivres autorisé.

En revanche, et c’est ce qui nous intéresse ici, avec les funérailles-réjouissances du kiè kébal ou chef de l’autel de terre, la femme qui est perçue sous une figure ambivalente, en profite pour la manifester de façon publique. Entres autres, elle va opérer, par une mise en scène autorisée, l’inversion des choses, des conventions, des mœurs et de l’ordre établis en s’appropriant la personnalité de la figure masculine, de la virilité. Elle indique ainsi, symboliquement, qu’elle incarne également la moitié masculine de l’être humain qui constitue, avec la féminine, sa complétude. C’est en ce sens qu’on peut comprendre les observations suivantes de Blaise Bayili : « Dans les régions siyalmà, yàmà, kwarmà et nepwàlmà, les femmes, par exemple, jouent le rôle des hommes en s’emparant des signes et symboles de la masculinité, de la virilité. Continuant de montrer leur figure positive (elles gardent leur charge de production et de reproduction des nourritures et de la société), elles montrent ainsi leur figure négative ; elles brisent les usages prescrits et renversent un ordre qui les fait mineures et subordonnées (rituellement dangereuses, elles sont associées à l’impureté, au mal, à la sorcellerie…). Leur rébellion symbolique par l’inversion des rôles traduit et impose finalement la reconnaissance qu’elles assument au sein de la société. Leur désordre s’inscrit dans l’ordre établi par les hommes » [1998 : 397]. Cet auteur ne fait pas la même analyse que nous-mêmes de ce phénomène. Outre ce premier sens qu’il lui confère, il nous semble qu’il est susceptible d’une autre lecture : tout en lui concédant ce sens, ici le mime de la virilité, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit fondamentalement de montrer la figure duale du sujet humain du point de vue de ses virtualités et effectivité sexuelles.

En définitive, à défaut de montrer l’existence réelle de mœurs homosexuelles chez les Lyéla, nous pouvons au moins la présupposer pendant la période de l’adolescence, même si l’onanisme semble plus répandue à cet âge : c’est une pratique courante chez les jeunes gens avant le mariage. II se pourrait que dans les villes, des Lyéla, comme d’autres individus subsahariens, qui ne craignent plus d’afficher leurs mœurs homosexuelles, désormais libérés de la tutelle des traditions, fassent montre de façon manifeste de leur homosexualité. Sans doute, une telle exhibition publique, à l’ombre du silence des traditions et loin des mœurs culturelles, doit libérer psycho-sexuellement de tels individus dont on imagine la souffrance à vivre, comme tels, leur sexualité qui les détermine fondamentalement, dans ce contexte social d’hétérosexualité obligatoire.

Bibliographie

– Badinter Elisabeth (1992) : XY – De l’identité masculine, Odile Jacob, Paris.

– Bayili Blaise (1998): Religion, doit et pouvoir au Burkina Faso – Les Lyéla du Burkina Faso – L’Harmattan, Paris.

– Bernand André (1991) : Sorciers Grecs, Fayard, Paris.

– Bordas (1986) :Dictionnaire de la Langue Française , Paris

– Byne William :”Les limites des preuves biologiques de l’homosexualité”, in Revue : « Pour la Science”, Edition française de « Scientific American”, Juillet 1994-Mensuel n° 201, 106 P.

– Clastres Pierre (1972) : Chronique des Indiens Guayaki, Pion, Paris.

– Freud Sigmund (1977) : Trois essais sur la théorie de la sexualité, Idées/Gallimard, Paris.

– Diamond Jared (1999) : Pourquoi l’amour est-il un plaisir ? – L’évolution de la sexualité humaine – Hachette, Paris.

– Lanteri-Laura (1970) : Histoire de la phrénologie, P.U.F., Paris.

– Levay Simon : « L’homosexualité a-t-elle une origine génétique ? « in Revue « Pour la Science”, Edition française de « Scientific American”, Juillet 1994, Mensuel n° 201, 106 P.

– Maschino T. Maurice (1998) : lis ne pensent qu’à çà , Calmann-Lévy, Paris.

– Mead Margaret (1978) : Mœurs et sexualité en Océanie, France Loisirs, Pars.

– Platon (1964) : Banquet, Garnier Flammarion, Paris.

– Rousseau Jean-Jacques (1982) : Les Confessions, Garnier Flammarion, Paris.

– Sade(Le Marquis) : La Philosophie dans le boudoir, France Loisir, Paris.

– Segond Louis (1959) : La Sainte Bible, Maison de la Bible, Genève.

[1] – Notre position ne s’expliquait pas seulement par l’influence de la religion catholique qui nous a même traumatisé concernant la zone du bas ventre, comme on dit selon le langage réservé, voire des préjugés de celle-ci sur ce type de mœurs sexuelles, mais aussi par les sollicitations dont nous avions été objets tant en France qu’en Italie du Nord au cours de nos primes années d’études universitaires. Nous ne supportions pas le fait qu’un homme puisse s’adresser à un autre homme sur ce point. Et notre réaction a toujours été violente face à de telles outrecuidances.

[2] – On pense – la chose est établie depuis au moins les mœurs du Marquis de Sade qui fait l’apologie de l’homosexualité dans sa Philosophie dans le boudoir, lequel trouvait même que le membre viril est bien mieux adapté à l’orifice anal qu’au sexe féminin – que les rapports homosexuels masculins viendraient des mœurs sexuelles qualifiées de contre nature qui prévalaient dans cette ville de Judée.

[3] – Dans l’ensemble de ses dialogues (République, Phèdre, Phédon, Gorgias, Politique, etc.), Platon se réfère aux mythes pour rendre compte des faits humains que la raison échoue à expliquer. Le mythe intervient toujours en dernier ressort comme celui de la fin du Phédon , par exemple, pour justifier l’immortalité de l’âme humaine que la raison socratique n’a pas réussi à démontrer. Il clôt comme par conclusion l’ouvrage. La puissance du mythe supplée à la faiblesse de la raison ratiocinant. Le mythe est fondateur, il n’est pas analytique comme la raison; en quoi réside d’ailleurs l’incapacité de celle-ci à convaincre de façon absolue.

[4] – Dans ses Confessions , tome 1, jean Jacques Rousseau raconte son indignation pour avoir été l’objet d’une séduction puis d’une tentative de viol, par un jeune Maure dans une institution catholique qui recueillait de jeunes errants en Italie du Nord. Il décrit minutieusement les attitudes d’approche de son jeune amant, les propositions de partager le même lit que Rousseau, dans sa douce innocence, rejette comme de l’impudence. Il en fut si scandalisé qu’il raconta sa mésaventure à un prêtre lequel semblait considérer cette cour comme normale. Rousseau écrit alors : « Il me dit gravement que c’était une oeuvre défendue, ainsi que la paillardise, mais dont au reste l’intention n’était pas plus offensante pour la personne qui en était l’objet, et qu’il n’y a pas de quoi s’irriter si fort pour avoir été trouvé aimable. Il me dit sans détour que lui-même, dans sa jeunesse, avait eu le même honneur, et qu’ayant été surpris hors d’état de faire résistance, il n’avait rien trouvé là de si cruel » [1968 : 104-105].

[5] – Dans sa Chronique des Indiens Guayaki , Pierre Clastres fait mention d’un membre de cette communauté qui avait choisi de vivre comme une femme. Il s’adonnait aux activités féminines et s’habillait comme une femme. Les jeunes indiens pubères exerçaient leur virilité sur lui. Il consentait volontiers à copuler avec eux tant la nuit que le jour à l’abri des regards supposés discrets.

[6] – L’homme ne peut s’empêcher de codifier, avec un esprit casuistique, les mœurs afin de déterminer, par rapport aux conventions morales, juridiques établies, ce qui est bien ou ce qui ne l’est pas, ce qui est autorisé ou ce est interdit. Ainsi, chez les Grecs anciens, il semblait pervers, indigne même qu’un adulte ait des rapports sexuels avec un autre adulte en raison du rôle passif que l’un des deux doit tenir dans ce type de copulation. Chez les Sambia, il n’ est pas normal, ni toléré qu’un adulte s’abaisse à procurer du plaisir à un jeune garçon, par ce biais.

[7] – Freud ne le précise pas expressément. Mais, on peut dire qu’en raison de son attachement à l’hétérosexualité, celle-ci semble apparaître comme la norme qui, de fait, peut définir la déviance sexuelle, comme l’homosexualité et d’autres types de recherches de plaisir sexuel.

[8] – Dans son récent ouvrage sur les mœurs sexuelles des Français, Ils ne pensent qu’à ça, Maurice T. Maschino affirme que beaucoup de couples dits normaux, reconnus, du moins socialement comme tels, comptent souvent un conjoint bisexuel. A titre d’exemple, nous nous en tiendrons à un cas qu’il cite. « Instituteur, Martin est marié. A deux enfants. Et un « ami » dans une bourgade voisine. Sa femme l’ignore. Pour justifier ses déplacements, il se prétend le conseiller pédagogique d’un collège, qu’il va « inspecter » deux fois par semaine. Mais il vit dans la crainte permanente d’être découvert… « Si un jour je suis condamné à choisir, je crois que je divorcerai : j’ai de l’affection pour ma femme , mais je désire mon ami. Un désir impérieux, parfois lancinant » » [1998 : 259] .

[9] – Le Bordas donne la définition suivante du dimorphisme sexuel: « Ensemble de Caractères sexuels secondaires, permettant, dans une espèce donnée, de distinguer les sexes… ».

[10] – En raison de l’esprit magique des contemporains par au rapport aux découvertes scientifiques et aux vérités qu’elles sont censées établir de façon définitive, on oublie que même dans le champ des sciences dites exactes, plutôt de la matière, il y a des risques d’interprétations erronées, arbitraires parfois par des idéologies extrémistes, pour porter la haine sur des groupes humains donnés. Déjà, au dix-neuvième siècle, la phrénologie de Gall prétendait localiser dans les différentes circonvolutions du cerveau des fonctions mentales extrêmement complexes telles « le talent poétique », « l’esprit métaphysique » et même des qualités morales comme « la bonté », « la fermeté », etc. C’est, du moins, l’analyse qu’en a faite G. Lantari-Laura dans son Histoire de la phrénologie. Cette phrénologie, plus fantaisiste et imaginaire que scientifique, a donné lieu à toutes les interprétations racistes possibles au dix-neuvième siècle. On en a tiré prétexte pour montrer que le cerveau de l’homme blanc était plus volumineux que ceux des autres peuples de la terre ; ce qui justifiait sa supériorité militaire et sa suprématie. Les Nazi, au XXe siècle, ont agi de la même façon à l’égard des peuples non-aryens.

[11] – L’analyse d’Elisabeth Badinter, qui doit probablement se fonder sur un présupposé bien déterminé, tente de montrer, au contraire, qu’il y a une primauté de la féminité chez le garçon. La « protoféminité » de l’enfant résulte de deux faits : la vie intra-utérine du bébé qui l’imprègne de la féminité de sa mère pendant les 7, 8 ou 9 mois ; cette imprégnation continue après la naissance en raison du contact entre mère et enfant. En revanche, elle reconnaît que la « protoféminité » de l’enfant (garçon ) donne lieu à des interprétations contradictoires : « Pour les uns, elle favorise le développement de la fille et handicape celui du garçon. Pour les autres, elle est également avantageuse aux deux sexes » [1992 : 171.

[12] – La cour ou la concession, dans les pays du Sahel, en général, est une enceinte familiale, voire une unité économique tendant vers l’autarcie, l’autonomie matérielle. Elle comprend un responsable de famille, des couples cellulaires de toutes les générations avec l’ensemble des femmes et des enfants. Hormis les célibataires, les femmes, autant que chaque couple, jouissent d’une sphère d’autonomie du point de vue de la possession des biens périssables ou consommables.

[13] – Suivant la conscience de cette société, en particulier, et selon le mode de perception et de compréhension de soi, on ne porte pas forcément un regard critique ou moral sur ce type de phénomènes humains. On les vit, on n’en juge pas. Seule leur mise à distance par rapport à d’autres réalités humaines et selon d’autres modalités de jugements de nature plus hétérogènes, permet de les percevoir différemment c’est-à-dire sous l’angle de la perspective ou de la démonstration de cette analyse. En ce sens, comportements homosexuels ou hétérosexuels sont des catégories de jugement extérieures au champ culturel de ce peuple.

[14] – Cet homme travaillait à Abidjan, en Côte D’Ivoire, au moment de nos investigations sur le terrain jusque dans les années 1990.

[15] – Nous avons été témoins, en tant qu’élève au collège, plus précisément, au petit Séminaire de Bingerville (Côte D’Ivoire) de l’existence de telles pratiques. D’une part, un prêtre originaire de la Côte D’Ivoire qui a confessé avoir été lui-même victime de la violence pédérastique de la part de ses professeurs d’origine française, avait un mignon parmi nous, un certain Bationo. En collaboration avec certains prêtres, quelques séminaristes dont nous-mêmes, ont tout fait pour le prendre en flagrant délit de copulation pédophilique. D’autre part, un jeune séminariste, chef de dortoir, entretenait des relations copulatoires suivies avec l’un des membres de son dortoir. Ils furent également pris en flagrant délit une nuit, et l’amant d’Ernest, la victime, fut immédiatement renvoyé du Séminaire. Ces deux cas, entre autres, montrent bien qu’il y a aussi, chez les peuples sub-sahariens, des pratiques homosexuelles. En France, plus précisément à Lyon, nous avons connu un Sénégalais de Saint Louis qui vendait ses charmes plastiques en se prostituant. Devant notre étonnement et notre horreur, il nous apprit que de telles pratiques, (l’homosexualité masculine, en particulier) sont courantes au Sénégal, surtout à Dakar et à Saint Louis, vieilles villes coloniales.

[16] – A l’inverse de cet auteur qui est né et a grandi dans le Lyolo, notre excuse, s’il y a lieu d’en trouver une, tient au fait qu’en raison de nos études universitaires, puis de notre métier d’enseignant, nous n’avons pu nous rendre sur le terrain de recherche que pendant les vacances d’Eté. Or, l’occasion qui donne lieu à une telle mise en scène homosexuelle, ce sont les funérailles-célébrations d’un chef de terre. On le sait : ce genre d’occurrences festives n’est autorisé que pendant la période de la saison sèche.